Patrimoine & Histoire

De la porte au château

Porte Narbonnaise, château Narbonnais

Ou comment l’imposante porte sud de la Tolosa romaine est devenue l’imprenable château de la capitale des comtes.

Avec ses tours, le Château Narbonnais est ce « château d’argent » qu’on voit toujours, à gauche de la croix occitane, sur le blason de Toulouse, même s’il a disparu il y a déjà plus de 450 ans. Au début des années 2000, les archéologues en ont retrouvé une partie dans le chantier du nouveau Palais de Justice. Une muraille épaisse construite au XIIe siècle tout contre le bas de la tour d’une porte romaine. Porte romaine, Château Narbonnais, Parlement de Toulouse, Palais de Justice … Quatre fonctions différentes mais pas si éloignées, un seul et même site et 2000 ans d’histoire. Porte Narbonnaise : lorsque l’empereur Auguste crée la nouvelle Tolosa au début du premier siècle, il lui fait l’honneur de la ceindre d’une longue muraille, encore décorative en ces temps de paix et d’opulence. La porte sud par où on pénètre en venant de Narbonne et donc de Rome aura forcément une importance particulière. Avec ses deux tours, ses sculptures, c’est une porte d’apparat qui mène tout droit au forum de la cité, son grand temple de Jupiter Capitolin (à l’emplacement de l’actuelle place Esquirol)
et son théâtre. C’est devant cette porte et de chaque côté de la voie narbonnaise que s’étend alors l’une des plus importantes nécropoles de la ville, le lieu où l’on enterre les morts, alors ouvert et où cohabitent luxueux mausolées, tombes toutes simples, ateliers de poteries pour les nombreuses offrandes et les repas funéraires sur place, boutiques spécialisées…

La porte Narbonnaise 

semble rester à peu près ce qu’elle est tout au long des temps barbares et le premier changement que l’onpeut constater au sol est le creusement d’un large fossé au sud vers le milieu du IXe siècle. On a le choixpour le commanditaire : Toulouse est au moins assiégée trois fois au cours de ce siècle et pas par n’importe qui : deux fois par le roi Charles le Chauve en 844 et 849 alors que la ville semble tenue par les alliés de son bouillant neveu
l’aquitain Pépin II, une fois en 864 par ce même Pépin II allié aux Normands. Alors que Toulouse est maintenant tenue par son comte, vassal du roi Charles. En 844, on ne sait si le roi Charles, qui s’est installé à Saint-Sernin (alors à la campagne), a pris la ville mais il a en tout cas réussi à en finir avec le duc Bernard, fils du légendaire Guillaume d’Orange. Depuis des décennies, ce Bernard tient la région pour le compte du plus offrant et surtout pour le sien. La présence du roi Charles à Toulouse permet de capturer, juger et exécuter le vassal peu fiable qu’on accuse en plus d’avoir eu une liaison avec la mère de Charles, l’impératrice Judith. Les circonstances de cette mise à mort seront pimentées par les chroniqueurs postérieurs dont l’un affirme qu’après avoir fait sa paix avec Charles, Bernard fut traîtreusement assassiné. Le duc, écrit-il, « alla faire ses soumissions au roi dans le monastère de Saint-Sernin ; ce prince, qui était sur son trône, se leva pour l’embrasser, mais tandis qu’il le soutenait de la main gauche, il lui enfonça de la droite le poignard dans le flanc. Charles étant ensuite descendu tout ensanglanté de son trône, mit le pied sur le corps du duc en disant : Malheur à toi, qui as osé souiller le lit de mon père et de ton seigneur ! » Les historiens n’ont jamais manqué d’imagination mais on sait aussi que les puissants sont parfois rancuniers. 

Charles est peut-être débarrassé de Bernard mais pas de son neveu Pépin. Cinq ans plus tard, le roi doit déjà revenir devant la ville mais, au lieu de s’attarder à Saint-Sernin, il envoie ses troupes attaquer directement notre Porte Narbonnaise : « Ayant ramassé une grande quantité de matière combustible, ils l’appliquèrent à cette porte et y mirent le feu qui en consuma la plus grande partie, malgré les efforts des assiégés, en sorte qu’il était aisé de donner l’assaut par cette ouverture. » Sentant l’affaire mal engagée, l’allié local de Pépin, un nommé Frédelon, fait aussitôt sa soumission à Charles et obtient le titre de comte de Toulouse en échange. Lui et sa famille le garderont 4 siècles. L’incendie de la Porte Narbonnaise en 849 a dû faire réfléchir les Toulousains, les inciter à renforcer ce site et leur faire creuser un large fossé autour de la ville pour éviter que la mésaventure se renouvelle. D’autant
que l’époque est agitée par les incursions normandes. Les Vikings aiment à remonter les fleuves et semblent avoir fait plusieurs descentes sur Toulouse, faiblement défendue côté Garonne. Leur dernière tentative, en 864, financée par l’inusable Pépin, est un échec qui montre que la ville a su renforcer ses défenses.

Sous la domination de ses comtes, Toulouse semble ensuite connaître deux siècles un peu plus calmes avant une nouvelle période agitée qu’on a appelé la Grande Guerre méridionale. L’objet du conflit est la domination du Midi occitan. Les comtes de Toulouse, dont les possessions vont du Quercy à la Provence, considèrent qu’il est à eux. Ce que contestent d’abord le voisin occidental : le duc d’Aquitaine bientôt roi d’Angleterre. Puis le voisin méridional : le comte de Barcelone et roi d’Aragon. Avant que le voisin septentrional, le roi de France, vienne au siècle suivant terminer la querelle à son profit.

 

Cela commence

vraiment au début du XIIe siècle lorsque Toulouse passe de longues périodes entre les mains du duc d’Aquitaine Guilhem IX qui défend les droits de sa femme Philippa, un peu vite privée du comté par son oncle Raimond de Saint-Gilles. Cela continue avec quatre sièges au moins. Celui du roi de France Louis VII en 1141, encore amoumésareux de sa jeune épouse Alienor d’Aquitaine et venu défendre les droits de celle-ci, petite-fille de Philippa, sur Toulouse. Celui du deuxième mari d’Alienor, le duc de Normandie, comte d’Anjou et roi d’Angleterre Henri Plantagenêt, pour la même raison en 1159. Ceux du roi d’Aragon Alphonse II en 1179 et 1181. Quatre échecs. Car pour tenir la ville, même et surtout quand ils ne sont pas là, face à ces voisins contestataires, mais aussi face à des Toulousains toujours prêts à prendre parti pour l’un ou l’autre de leurs adversaires, les comtes ont encore renforcé la Porte Narbonnaise qui est devenue le siège de leur pouvoir dès le début du siècle et un véritable château lors de la vaste campagne de travaux menée par Raimond V aux alentours des années 1160. Le comte est si fier de son nouveau château qu’il en change ses sceaux et le revers de ses monnaies : il y tenait auparavant un globe, symbole d’universalité. Lui, son fils Raimond VI et son petit-fils Raimond VII, dernier comte indépendant de Toulouse, tiendront désormais dans leur main gauche une figuration du Château Narbonnais avec sa haute tour…et sa porte.

 

À lire : « Le Château Narbonnais, Le Parlement et le Palais de Justice de Toulouse », Maurice Prin et Jean Rocacher, Privat 1991 ; « Pérennité des lieux de pouvoir. Le château Narbonnais de Toulouse, porte monumentale antique transformée en forteresse », Jean Catalo, Archéopages n°19, août 2007 ; « Toulouse au Moyen âge - 1 000 ans d’histoire urbaine », sous la direction de Jean Catalo et Quitterie Cazes, Loubatières 2010.

 

Studio Différemment 2015 :
Illustrations : François Brosse
Texte : Jean de Saint Blanquat

Ce à quoi aurait pu ressembler la Porte Narbonnaise à la fin du premier siècle de notre ère. Au bout du Cardo (la voie nord-sud qui traverse toute cité romaine), un bâtiment massif de briques et moellons à deux tours encadrant un triple passage : large pour les véhicules au centre étroit pour les piétonsde chaque côté. Au-dessus de l’un des portails, peut-être le beau bas-relief aujourd’hui disparu mais heureusement dessiné juste avant la destruction du Château et publié en 1556 dans l’« Histoire Tolosaine » d’Antoine Noguier. Au centre, sans doute une cour circulaire pour mieux contrôler le trafic (et les taxes) comme à la porte nord. Au sud, le départ de la voie narbonnaise avec sa nécropole : mausolées, tombes, boutiques.

Le site du Palais de Justice actuel et son sous-sol antique. En bleu (le même sur la grande vue), l’espace fouillé par Jean Catalo lors des travaux de reconstruction en 2005/06. En jaune, la muraille romaine et la Porte Narbonnaise et, sur la grande vue, ce qu’on en a retrouvé lors des fouilles : deux mètres de mur en petits moellons calcaires et briques formant la façade extérieure de l’une des tours ressemblant à ce qu’on a trouvé de la porte nord de la ville (la Porterie), sous la place du Capitole. Plus quelques fragments de la voie romaine. Les vestiges, avec ceux du Château Narbonnais, se visitent dans la crypte archéologique du Palais sur rendez-vous. Inscriptions auprès de l’office de tourisme au : 08 92 18 01 80.

Vers le milieu du IXe siècle, sans doute dans la période des sièges de la ville par Charles le Chauve puis par les Normands, un premier large fossé est creusé en avant de la muraille . Dans le siècle et demi qui suit, des contreforts massifs sont ajoutés par les comtes au bas des tours renforcées de la porte romaine et un fossé semi-circulaire à palissade est creusé tout contre le bâtiment . Ces deux fossés seront comblés lors des transformations du XIIe siècle avant lesquelles on ne sait presque rien sur l’apparence du bâtiment.

Les principaux travaux qui vont donner à l’ancienne porte romaine son aspect de forteresse médiévale semblent avoir lieu entre 1155 et 1175. Une puissante muraille méridionale vient fermer ce qui devient alors véritablement un château, emblème du pouvoir du comte Raimond V. Le soubassement de cette construction (ici en orange) a été retrouvé lors des fouilles du Palais de Justice en 2005/06 5 révélant l’existence de contreforts 6 et d’un mur épais qui aurait pu être la base de la muraille véritable « bouclier défensif ». L’aspect du château est hypothétique, on sait seulement qu’il avait une cour carrée et que le donjon quadrangulaire devait s’appuyer sur l’ancienne tour orientale de la porte romaine. L’accès extérieur étant désormais fermé de ce côté, on perce une nouvelle porte à l’ouest dans la muraille antique et on modifie le système de défense avec peut-être une première barbacane avancée (ici en construction) à l’emplacement de la future porte Saint-Michel, le tout entre deux fossés (le fossé majeur et le fossé des lices ). La zone sera utilisée comme cimetière ouvert jusqu’à la deuxième moitié du XIIe siècle avant la création d’un cimetière clos à l’entrée du faubourg Saint-Michel.