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Hors-série Novembre 2014
TRÉSORS DU PATRIMOINE
L’histoire de la ville racontée aux Toulousains


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Maintenant, les musées sont gratuits* le week-end pour les toulousains !
DEMANDEZ VOTRE CARTE MUSÉELIBRE À L’ACCUEIL DE L’HÔTEL DE VILLE
*POUR LES COLLEC TIONS PERMANENTES : MUSÉUM D’HIS TOIRE NATURELLE • • MUSÉE DES AUGUS TINS • MUSÉE SAIN T-RAYMOND • MUSÉE PAUL -DUPUY • • MUSÉE GEORGES-LABIT • ENSEMBLE CONVEN TUEL DES JACOBINS • • AMPHITHÉÂTRE ROMAIN TOULOUSE-PURPAN • • CRYPTE ARCHÉOLOGIQUE DE SAIN T-PIERRE-DES-CUISINES •


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Sommaire
4 Entretien Jean-Luc Moudenc

Trésors du patrimoine
6 Tolosa antique Un théâtre romain au bord de Garonne
10 La construction du couvent Les Augustins au temps des Augustins
12 Les modifications de la place Les Carmes, du couvent au marché
16 Enseignement Toulouse au temps des collèges
20 Hôtel de Bernuy La plus belle maison de Toulouse
24 Marché du pastel L’hôtel d’Assezat : les trois frères
28 Urbanisme Saget : du plan aux quais
32 Hôtel de Ville Une place pour Toulouse
34 Ancien couvent Les Augustins, le musée improvisé
36 Lycée Fermat Quand Toulouse n’avait qu’un lycée
38 Industrie du tabac La Manufacture des femmes
42 L’église des Dominicains Le sauvetage des Jacobins
44 Première Guerre mondiale 1914 : Toulouse part en guerre
46 Seconde Guerre mondiale 1941-44 : Toulouse en résistance
50 Envers du décor Studio Différemment : dessiner, raconter Toulouse
51 Bons plans MUSÉELIBRE : comment ça marche ?

Les pages « Patrimoine » reproduites dans ce hors-série ont été publiées dans le magazine municipal de 2006 à 2014.
Édito
Jean-Luc Moudenc Maire de Toulouse Président de Toulouse Métropole
MOINS DE TROIS MOIS après son hors-série dédié à l’offre culturelle de notre ville, votre magazine municipal vous propose de découvrir ce nouveau numéro spécial consacré, cette fois-ci, au patrimoine toulousain. Preuve, s’il en était vraiment besoin, que notre municipalité est viscéralement attachée à la culture sous toutes ses formes.
CE HORS-SÉRIE présente une sélection d’articles parus au fil des numéros de votre magazine municipal. Des articles historiques sur les bâtiments emblématiques de notre ville, très documentés, très bien illustrés, pour une rubrique toujours très lue depuis sa création à mon initiative en février 2006. Rien d’étonnant quand on sait à quel point les Toulousains sont fiers, mais surtout amoureux de leur ville !
LE PATRIMOINE, POUR QUOI FAIRE ? D’abord, bien-sûr, pour satisfaire notre curiosité commune envers ce qui a été et ce qui n’est plus. Pour mesurer d’un point de vue local l’évolution des choses et savoir, en quelque sorte, d’où nous venons, ce que nous devons à l’histoire, comment notre vie s’est transformée, comment notre ville s’est construite.
LE PATRIMOINE, AUSSI, pour préserver notre identité commune. Je songe par exemple à la sauvegarde de nos « toulousaines » qui, à l’heure où villes et banlieues s’uniformisent, sont partie intégrante de la personnalité de nos quartiers. Cette notion patrimoniale sera d’ailleurs renforcée dans notre prochain plan local d’urbanisme.
LE PATRIMOINE, ENFIN, pour l’avenir ! Car sa mise en valeur est aussi un vecteur d’aménagement urbain (je pense aux berges de la Garonne, au Canal du Midi, ou encore aux abords de la Basilique Saint-Sernin)… Un vecteur de sécurité et d’attrait de l’espace public, grâce à la mise en lumière de nos places et façades. Mais aussi un facteur de retombées économiques considérables, via le rayonnement touristique de notre cité que nous pouvons, que nous devons conforter. D’où notre volonté d’organiser, en 2015, les Assises du patrimoine toulousain en vue de voir classer notre coeur de ville au patrimoine mondial de l’Unesco !
NON, À TOULOUSE, le patrimoine ne manque pas d’avenir !

à Toulouse hors-série Patrimoine novembre 2014 · Magazine d’informations de la Ville de Toulouse · 17, rue de Rémusat, 31 000 Toulouse · Courriel infos générales : atoulouse@mairie-toulouse.fr)
· Courriel infos culturelles : agenda.culturel@mairie-toulouse.fr
· Directeur de la publication : Jean-Luc Moudenc · Ont participé à ce numéro : Christian Delfau (coordination générale) · Rédaction / chefs de rubrique : Isabelle Desprez, Ève Lasbats · Interface web : Christelle Célarié · Relectures : Pascale Odion · Photothèque : Valérie Ferret
· Reportages photos : Patrice Nin · Infographie / mise en page / prépresse : Valérie Fuster, Véronique Raynal · Chef studio : Franck Le Callonec · Pages patrimoine / histoire : Studio Différemment · Photogravure : Picto · Impression : Sud Graphie Rotative
· Tirage : 335 000 exemplaires · Gestion diffusion : Pascale Pastor, Karine Barbosa · Distribution : Mediapost · Contrôle de distribution : Audit Media Communication · Licences d’entrepreneur de spectacles : n°2-1025107, n°3-1025105 · Dépôt légal à parution
· Imprimé sur papier certifié « PEFC TM », issu de la gestion durable des forêts (N° chaîne de contrôle : CTBA/07-0800, N° de certificat : 299/2007).


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Culture et patrimoine : « Toulouse a beaucoup d’atouts »
ENTRETIEN
Jean-Luc Moudenc, Maire de Toulouse Président de Toulouse Métropole
VILLE D’HISTOIRE Toulousain depuis peu ou depuis toujours, connaissez-vous l’ensemble des musées et leurs incroyables fonds ? Pour rendre la culture accessible à tous, les musées municipaux sont désormais gratuits le week-end pour tous les Toulousains. Le point avec le Maire Jean-Luc Moudenc.
Pourquoi, depuis le 22 septembre 2014, l’accès aux musées municipaux est-il gratuit le week-end pour les Toulousains ? Il s’agit d’un engagement pris auprès des Toulousains que nous avons tenu ! Cette gratuité des musées est un signal fort de notre Municipalité. Par cette mesure, nous rappelons que nous sommes favorables à la culture pour tous, à l’excellence pour tous. Pour ceux qui, en début de mandat, s’inquiétaient et pensaient que la culture serait la victime sacrifiée de nos choix, nous leur opposons ici un démenti cinglant. D’autant que nous assumons pleinement cette décision dans une période extrêmement délicate financièrement pour les collectivités locales en général, et pour la Ville de Toulouse en particulier.
En quoi est-ce important pour les musées de la Ville ?
Déjà, nous sommes l’une des premières grandes métropoles à mettre en place cette gratuité ! Toulouse se distingue des autres grandes villes de l’Hexagone : non pas parce qu’elle dispose d’un unique grand musée, mais par sa formidable palette de musées. Toulouse a un paysage muséal d’une grande richesse. Cela méritait d’être mis en avant ! Car les Toulousains – qu’ils soient anciens ou nouveaux – connaissent assez mal leurs musées finalement…
Gratuité des musées le week-end pour les Toulousains : « L’une des premières grandes villes à mettre en place cette mesure ! »

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Pourquoi ne pas y avoir inclus le musée des Abattoirs, par exemple ?
Nous voulions respecter notre contrat moral pris auprès des Toulousains : ce qui était réalisable avec les musées exclusivement gérés par la Ville. Les futures extensions possibles dépendent de nos partenaires. En effet, le Musée des Abattoirs n’est pas un musée municipal, mais relève d’un partenariat avec le Conseil régional de Midi-Pyrénées. La décision en ce qui le concerne ne relève pas de nous seuls et nous ne comptons pas l’imposer ! Mais je souhaite que nous en discutions avec la Région.

Au-delà de la gratuité des musées le week-end, avez-vous un autre projet pour le patrimoine de la Ville ? Nous voulons doter Toulouse d’un plan ambitieux et cohérent, qui implique tous les acteurs publics et privés, de mise en valeur du patrimoine. Pour se faire, nous allons créer une « Mission patrimoine » et, dès 2015, lancer l’organisation d’Assises sur ce sujet. Notre objectif : décrocher, d’ici une dizaine d’années, le classement du centre historique au patrimoine mondial de l’Unesco.

Pourquoi ce classement Unesco est-il essentiel pour Toulouse ?
Toulouse a beaucoup d’atouts : sa brique, ses bords de Garonne, son Canal du midi… Aujourd’hui, on est très fort sur le tourisme d’affaires, mais pas assez sur le tourisme d’agrément. La spécificité de Toulouse, c’est que son patrimoine – à l’image de la Cathédrale Saint-Étienne – n’est pas fait d’un seul style, d’une seule période ; et c’est cet éclectisme toulousain qu’il faut valoriser et défendre. Toutes les villes qui ont obtenu ce label (Bordeaux en 2007, Albi en 2010, etc.) ont eu des retombées économiques considérables. Cela crée des emplois, de la richesse, du rayonnement. C’est un travail de longue haleine, un investissement de long terme, mais économiquement payant et essentiel pour le développement de Toulouse.

Musées gratuits : comment ça marche ?
Depuis quand les musées sont-ils gratuits le week-end ? Depuis les 27 et 28 septembre derniers, les musées sont gratuits le week-end pour tous les Toulousains.
Quels sont les musées concernés ?
Les musées municipaux : le muséum d’Histoire naturelle (centre-ville et les jardins de la Maourine), les musées des Augustins, Saint-Raymond, Paul-Dupuy et Georges-Labit ; ainsi que trois monuments du patrimoine : l’ensemble conventuel des Jacobins, l’amphithéâtre romain de Purpan, la crypte archéologique de Saint-Pierre-des-Cuisines.

Tout est gratuit ?
Les collections permanentes des musées le sont ; l’accès aux expositions temporaires reste payant.

Comment ça marche concrètement ?
Aujourd’hui, seule la carte MUSÉELIBRE fait foi. Il faut simplement la présenter à l’accueil des musées concernés. À partir de février 2015, la carte MONTOULOUSE, qui regroupe d’autres services, permettra à son tour cet accès gratuit.
Où se procurer la carte MUSÉELIBRE ?
Pour l’obtenir, il suffit de se rendre à l’accueil de l’Hôtel de Ville au Capitole, et de fournir un justificatif de domicile, une pièce d’identité et une photo. Pensez aussi à la demander pour vos enfants : certains musées – comme le muséum par exemple – font acquitter un droit d’entrée pour les plus de 6 ans s’ils ne sont pas porteurs de la carte. Accueil et renseignements au Capitole, du lundi au vendredi de 8 h 30 à 18 h - 05 61 22 21 43 www.toulouse.fr

Qui cela concerne-t-il ?
Tous les habitants de la ville de Toulouse.
La gratuité des musées le 1er dimanche de chaque mois est-elle maintenue ?
Oui, cette mesure est nationale. Elle permet la gratuité des expositions permanentes de tous les musées le premier dimanche de chaque mois, dont notamment le musée des Abattoirs.
Toutes les infos pratiques sur les musées en page 51

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Sur ce dessin, l’emprise probable du site 10 a été représentée quatre mètres sous le niveau de la rue actuelle (c’est à peu près à cette profondeur que les vestiges ont été trouvés) et délestée des constructions actuelles. Les relevés d’Esquié 11 (en rouge les structures, en orange les blocages) effectués dans l’ancien bâti 12 à la fin du Second Empire montrent les bases probables de la cavea 13 (gradins) et une structure rayonnante 14. Les fouilles de Baccrabère (1971 en bleu) 15, Catalo (1994 en rose) 16 et Veyssière (2000 en violet) 17 font deviner un « vaste portique » adossé au théâtre 8 et une « domus » 9 le jouxtant à l’est.
Un théâtre romain au bord de la Garonne
TOLOSA ANTIQUE Entre l’aqueduc et le forum, les Toulousains du premier siècle se bâtirent un théâtre sans doute digne de celui d’Orange où ils purent pendant au moins quatre siècles aller vibrer ensemble aux performances mimées, chantées ou dansées des meilleurs acteurs de passage dans la ville.
En 1869, les travaux de percement de la future rue de Metz commencent par « l’alignement » des façades du côté nord de la rue du Pont, au débouché du Pont-Neuf. Il s’agit de raser ou raboter six maisons entre la rue Peyrolières 1 et la place d’Assézat 2 dont deux beaux hôtels Renaissance. L’architecte Jacques-Jean Esquié (auteur de la prison Saint-Michel et de l’hôpital Marchant), toujours très remonté contre la municipalité qui n’a jamais voulu financer son grandiose projet d’opéra en face du Capitole, s’intéresse de près aux travaux et ne tarde pas à trouver matière à son goût pour l’ancienne architecture méridionale…
Sous la maison Toulza 3, place d’Assézat, une « maçonnerie » et un « massif de béton ». Sous la maison Driol 4, rue du Pont, « des murs très anciens qui n’ont pu être utilement démolis à cause de leur grande dureté ». Sous toute la très archéolobelle maison de la Fabrique de la Daurade 5 (« fort intéressante au point de vue de l’art »), « une série de gradins concentriques formant amphithéâtre… »

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Deux ans après les premières destructions, le 30 mars 1871, alors que le Second Empire est tombé et que Versaillais et Communards commencent à se battre autour de Paris, Esquié expose ses découvertes à l’Académie de Toulouse. « Ce tracé ridicule, commence-t-il à propos du percement de la rue de Metz, s’il a été pour la ville une aberration ruineuse a été, pour l’histoire locale, un service inattendu. Il a, en effet, mis à découvert des fragments de constructions qui jettent un jour nouveau sur le passé de la vieille Toulouse… » Esquié détaille minutieusement ces « fragments », montre un plan qui les rassemble et qui ébauche un « ensemble de constructions antiques » confirmé par les relevés faits dans des tranchées creusées au long de la rue Peyrolières et de la rue du Pont.

Un peu par esprit de contradiction (car il dit bien que ces « substructions anciennes » offrent « soit à l’intérieur, soit à l’extérieur des dispositions analogues à celles des théâtres antiques », mais la thèse a l’inconvénient d’être défendue par son rival royaliste, l’architecte Edmond Chambert), un peu parce qu’il sait que ce site est « à l’extrémité de l’aqueduc romain », Esquié conclut bizarrement : « Toutes ces données me portent à supposer que les constructions découvertes appartenaient à un vaste castellum (réservoir) » servant à stocker les eaux amenées par l’aqueduc. Il faudra attendre 1951 (Maurice Broens) et 1968 (Michel Labrousse) pour que des archéologues, en se basant uniquement sur les relevés d’Esquié, démontent la thèse du château d’eau et prouvent irréfutablement que ce qu’il y avait là était bien un théâtre. Depuis, des fouilles menées de l’autre côté de la rue de l’Écharpe 6 par l’abbé Baccrabère en 1971 et Jean Catalo en 1994 entre l’hôtel de Nupces et l’hôtel d’Assézat 7, ont permis d’augmenter l’étendue du site par la découverte de ce qui aurait pu être un « vaste portique » 8 et une « domus » 9 dans l’alignement du théâtre.

TRANSFORMÉE EN CITÉ ROMAINE. Un théâtre qui, très probablement, faisait partie du même « programme urbain » que le forum tout proche avec son temple de Jupiter capitolin, dont on a retrouvé les fondations lors du creusement de la station Esquirol. Tous ces bâtiments ayant été édifiés au premier siècle, lorsque Tolosa, de métropole celtique sans doute un peu dispersée, se transforma en une cité romaine tracée au cordeau sur une terrasse jusqu’alors inoccupée au bord de la Garonne. Quoi de mieux pour affirmer alors sa romanité et sa fidélité sans faille à l’empereur qu’édifier un théâtre comme on venait de le faire dans les grandes villes de Narbonnaise et d’Hispanie ? Comme celui d’Arles, le théâtre de Tolosa est à côté du forum mais en bordure de la ville. Comme à Orange, à Mérida (Espagne) mais aussi à Vienne ou à Nîmes, il semble faire partie d’un complexe voué au culte impérial et plus particulièrement à Auguste dont on sait aujourd’hui qu’il a joué un grand rôle dans la refondation de notre ville.

« On a également trouvé, raconte Esquié, dans cet égout que j’ai fait déblayer (et qui sert actuellement de fosse pour les lieux d’aisance) des débris de poterie, des fragments de marbre sculptés, des ossements d’animaux… » Ces fragments, comme celui ci-dessus, récoltés dans l’égout qui suit le tracé du premier gradin, avaient dû servir à décorer le « frons scenae » (façade ornée du bâtiment de scène).

La figurine ci-dessous (qui pourrait représenter Hercule portant la peau du Lion de Némée) a été trouvée dans les fouilles d’une des maisons de la place d’Assézat.

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Ce à quoi pouvait ressembler le théâtre de Tolosa au temps de sa splendeur, entre Ier et Ve siècles. (reconstitution sur la base des travaux de Daniel Cazes et le plan de Q. Cazes). Le mur de scène 18 (frons scenae), de même hauteur que la cavea 19, assure une bonne acoustique et sert de support aux décors et « machines ». L’orchestre 20 est réservé aux premiers magistrats de la cité qui y accédent par l’aditus maximus 21. Les « chevaliers » (autres nobles) sont sur les premiers gradins 22 et les autres spectateurs au-dessus. Les gradins les plus élevés 23 sont réservés aux basses classes et aux esclaves. Les vomitoires 24 permettent au public d’accéder aux différentes zones sans jamais se croiser…

Mais si on est bien renseigné sur l’architecture de ce genre de bâtiments grâce aux specimens presque intacts qui sont parvenus jusqu’à nous (comme à Orange ou à Mérida, ce dernier théâtre devant particulièrement ressembler au nôtre), on l’est beaucoup moins sur ce qui s’y passait, les auteurs romains étant restés assez discrets sur la question. Plutôt loin du théâtre grec classique et de ses grands débats d’idées, le théâtre romain semble avoir été, à l’époque impériale, basé sur la pantomine tragique et le mime comique, le chant, la danse et la représentation de « tableaux » mêlant comique, horreur, érotisme (pour rester sobre) et fantastique, évitant toute forme de réalisme, le but étant de passer un bon moment ensemble loin des soucis de la vie quotidienne, de vibrer à toutes les formes d’un spectacle total.
DES ACTEURS ET DES MASQUES. On serait sans doute étonné par ces sortes de comédies musicales « gore » à effets spéciaux. À la fin du Ve siècle, le chrétien Sidoine Apollinaire, qui connaissait bien Toulouse, parle avec émotion des acteurs « avec leur bouche muette, leurs gestes parlants, leurs signes, leurs mouvements des jambes, des genoux, des mains, de tout le corps ».
Ces acteurs, membres de troupes itinérantes, adorés du peuple et proches des puissants, sont parfois très jeunes comme cet « enfant » mort à 12 ans et dont on a retrouvé l’éphitaphe à Antibes : « In theatro diduo saltavit et placuit » (au théâtre, deux jours de suite, il dansa et eut du succès).
Emblèmes du théâtre, les masques que portent les acteurs se retrouvent dans les décors peints, sculptés ou en mosaïques de nombreuses demeures comme, tout près de nous, l’immense villa de Chiragan où, en plus de la fameuse galerie des empereurs, a été trouvée une frise de douze masques sculptés, elle aussi aujourd’hui au musée Saint-Raymond. Parmi ceux-ci, peut-être, « le serviteur Maeson, chauve et roux » et « le serviteur Tettix, chauve, noir avec deux ou trois petites boucles noires sur le haut de la tête, de même pour la barbe… ».

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Et le grammairien Pollux, auteur d’un catalogue de 76 masques utilisés au IIe siècle de conclure : « Il a le regard louche ». Parmi les masques féminins comiques, il dénombre : « la vieille femme mince, la vieille femme grosse, celle qui parle d’abondance, la femme solide, la jeune vierge, la pseudo-vierge… »
On ne sait quand notre théâtre fut abandonné, sans doute, comme ailleurs, entre Ve et VIe siècle, quand l’Église chrétienne réussit à transférer les grandes communions populaires à l’intérieur de ses temples. Peu à peu désossé, le théâtre se fondit dans le nouveau tissu urbain et disparut très vite de la mémoire des Toulousains, bien plus vite que l’aqueduc voisin qui servit lui de pont une bonne partie du Moyen-Âge et poussa Esquié à voir dans ce que découvrait la pioche des démolisseurs un très banal château d’eau.

À lire :
« Le théâtre romain de Tolosa », Daniel Cazes, in « L’hôtel d’Assézat », Association des Amis de l’Hôtel d’Assézat 2002. « Le goût du théâtre à Rome et en Gaule romaine », Christian Landes, Musée archéologique de Lattes 1989.
Texte : Jean de Saint Blanquat
Illustrations : Jean-François Binet, Jean-François Péneau.
Merci à Quitterie Cazes, Daniel Cazes et Jean Catalo pour leur aide.

Le théâtre dans la Tolosa romaine : l’un des éléments du prestigieux centre civique placé au coeur de la cité, à l’intersection des deux grands axes, le « cardo » 28 (rue des Filatiers, rue aux Changes) et le « decumanus » 29 marquée par le forum et son majestueux temple de Jupiter capitolin 30. Tout proche, l’aqueduc 31 qui vient distribuer dans la ville les eaux des sources de l’autre rive et, peut-être, la grande salle 32 qui servira de base à la première église de la Daurade.
Pour s’abriter du soleil, un velum suspendu par des câbles 25 peut être tendu au-dessus du théâtre. Au nord 26 un portique et des jardins où les spectateurs peuvent aller se rafraîchir à l’entracte. De part et d’autre sans doute, des « domus » 27 comme l’ont indiqué les fouilles récentes.

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Les Augustins au temps des Augustins

La partie nord-est du couvent est toujours en place et abrite une bonne moitié du musée des Augustins. La première église bâtie par les Augustins, à l’emplacement d’une des maisons acquises dans les années 1300 sur la rue Croix-Baragnon (actuelle rue des Arts), semble avoir été ce qui sera plus tard la « chapelle Notre- Dame-de-Pitié » et qui est aujourd’hui la salle centrale de la galerie des sculptures gothiques du musée. Elle était bordée au sud par la salle du chapitre où se décidaient les affaires du couvent et, au nord, par la sacristie. Six chapelles bordaient les deux premières salles, toutes rasées sauf une, au début du XIXe siècle.
Parmi les bâtiments disparus à l’est, l’ancienne infirmerie, jardins et boutique de l’apothicaire, la chapelle de l’Ecce homo, avec une bibliothèque au dessus. Surtout, le magnifique réfectoire surmonté du grand dortoir (stupidement rasé en 1869) bordé d’une cuisine au sud et d’une basse-cour et de la salle de théologie au nord. À l’ouest un grand jardin potager, le réfectoire d’hiver surmonté des « chambres des hostes » et de greniers et dortoirs. Et le long du « courroir » qui mène à la rue de la Véronique (actuelle rue des Tourneurs) où se trouve l’entrée principale, four à pain avec boulangerie dessus, cellier pour le vin, bûcher, réfectoires des serviteurs et latrines

LA CONSTRUCTION DU COUVENT
C’est le dernier grand ordre mendiant à s’installer en ville ! Au coeur de Toulouse et à judicieuse distance de Saint-Étienne comme des autres grands monastères, les frères Augustins se sont bâtis, à partir du début du XIVe siècle, un couvent dont il ne nous reste aujourd’hui qu’une petite moitié. Mais quelle moitié.

Quand les frères Augustins s’installent à Toulouse, au début des années 1260, on peut dire qu’ils arrivent un peu tard : dominicains et franciscains sont déjà dans la place depuis une quarantaine d’années et sont en train de se bâtir de grandioses églises, les Carmes viennent de braver les foudres de l’évêque et de s’établir bien près de la cathédrale, au coeur du quartier juif. Pas question pour l’évêque de laisser s’installer une nouvelle concurrence dans les murs de la ville : les ermites doivent se construire un premier couvent à la porte Matabiau (vers l’actuelle place Jeanne-d’Arc), en bordure des fossés qui servent alors d’égout à la ville. Une situation qui ne convient pas à ce nouvel ordre mendiant, créé par le Pape en 1256 à partir de quatre congrégations d’ermites italiens suivant la règle de Saint Augustin. Comme les Carmes avant eux, les Augustins vont donc devoir faire preuve de ruse pour réussir à pénétrer dans la ville : en 1310, ils obtiennent du Pape l’autorisation de se transporter dans Toulouse où il semble qu’ils aient acheté, sous un prêtenom, une maison sur le côté ouest de l’actuelle rue des Arts et aussitôt commencé à bâtir une première église sur son terrain. L’endroit est finement choisi. La rue marque en effet la frontière du « claustrum », la partie de la ville gouvernée par les chanoines de Saint-Étienne. À l’abri de ce côté, les Augustins sont aussi à raisonnable distance de tous leurs concurrents en matière d’aumônes, à deux pas du quartier des marchands vers la Garonne et de celui des gens de justice vers le château narbonnais, futur Parlement.

UN PROCÈS DE 17 ANS
Mais les chanoines de Saint-Étienne sont furieux : malgré l’autorisation papale, ils lancent un procès de 17 ans sous prétexte que les Augustins sont trop près de la cathédrale. La règle voulait en effet qu’aucune église ne soit à moins de 140 cannes (une canne valait près de deux mètres) l’une de l’autre. Le 6 mai 1318, des arpenteurs assermentés mesurent donc la distance à vol d’oiseau entre les deux églises et, au grand désespoir des chanoines, l’établissent à 169… Mais le procès va en appel à Rome et aboutit à un long compromis en 1327 : en échange du droit de s’installer là où ils sont depuis au moins vingt ans, les Augustins devront payer 3 500 livres d’indemnités et s’acquitter chaque année à la Toussaint d’un tribut de deux florins d’or, sans oublier les messes à célébrer à chaque mort d’un chanoine et la participation obligatoire à toutes les processions épiscopales. Enfin libérés de la fureur des chanoines, nos ermites vont pouvoir se bâtir un couvent qui va bientôt occuper presque tout le « moulon » (pâté de maisons) où ils se sont installés. Parmi eux, le frère Guilhem de Natholosa devient vite célèbre pour ses talents à chasser démons et visions de ceux et celles qui en étaient tourmentés. Ainsi de cette petite fille qui s’est réfugiée chez les religieux de Saint-Antoine du T car le démon parle par sa bouche : les religieux n’arrivent à rien et les curieux se précipitent.


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LA TOMBE DE GUILHEM
L’un d’eux demande à la fille possédée si elle peut deviner ce qu’il vient de faire et se voit répondre : « Tu as dit mes matines car tu as passé la nuit avec une débauchée ! » On appelle frère Guilhem qui, comme à chaque fois, fait sortir le démon. Un jour où il prêche place Saint- Georges, un petit chien aboie furieusement et empêche d’entendre. « Petita bèstia, cala-te ! » (Petite bête, tais-toi), lui dit Guilhem, et le roquet, tranquille tout à coup, attend patiemment la fin du sermon. La tombe de Guilhem, vite devenu pour tous Saint Guillaume de Toulouse, dans le choeur de l’église, ne fit pas peu pour la renommée du couvent. De même le fait que le couvent ait été tout juste épargné par le grand incendie de 1463 qui ravagea un bon tiers de la ville. En 1517, alors que l’église est à peine consacrée et que l’essentiel du couvent est enfin bâti, un incendie d’une autre ampleur commence en Allemagne où un frère Augustin du nom de Martin Luther engage son combat contre la papauté.

À lire : « Les Augustins, origine, construction et vie du grand couvent toulousain au Moyen-Âge (XIIIe-XVIe siècles) », Pierre Salies, 1979, Archistra.

L’église « nouvelle » semble avoir été bâtie à partir de la fin des années 1310, grâce au legs généreux de Jean de Mantes, un officier royal parrain d’un frère Augustin, mais ne sera voûtée, terminée et consacrée qu’en 1504. Le clocher lui, s’élève à partir de la fin du XIVe siècle. La foudre lui fit perdre un étage et demi au XVIe. Il servait de tocsin. Le grand cloître sera peu à peu bâti tout au long du XIVe siècle, en commençant par la galerie devant la chapelle Notre-Damede- Pitié. Il abritait de nombreuses sépultures et sera surmonté d’un étage de galerie au XVIIe siècle. C’est au cours de ce même XVIIe siècle que sera construit le petit cloître…

Texte : Jean de Saint Blanquat
Illustrations : Jean-François Binet, Jean-François Péneau.


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Les Carmes, du couvent au marché
La première église : Dès leur installation dans Toulouse en 1264, les Carmes font bâtir, sans doute à toute vitesse pour imposer le fait accompli, une première église, en partie grâce aux fonds donnés par le comte Alphonse de Poitiers. Construite le long de la « carrièra dels Joglars » (rue des Jongleurs, en occitan), c’est probablement ce qui deviendra plus tard la « chapelle de Notre Dame du Mont Carmel »
En même temps, sur les terrains disponibles, qui ne comprennent pas encore tout le moulon, s’élèvent les bâtiments nécessaires au couvent : grand cloître salle capitulaire et un ensemble dortoir-réfectoire-cuisines qui sera ensuite détruit.

LES MODIFICATIONS DE LA PLACE
Bâti au coeur du quartier juif par des ermites revenus de Palestine, le couvent des Carmes, avec son étrange église à nef inversée, a été totalement rasé au début du XIXe siècle. À sa place, d’abord un exotique marché couvert de 1892 à 1964, puis l’actuel « marché-parking » à rampe hélicoïdale.

Tout a commencé au Mont Carmel. C’est sur cette montagne qui domine la Méditerranée au dessus de l’actuelle Haïfa que la Bible raconte la lutte entre Élie et les 450 prophètes de Baal. Inspirés par son exemple, des solitaires européens du temps des Croisades viennent s’installer là, à la fois ermites (ils prient nuit et jour en solitaires) et frères (ils célèbrent chaque jour une messe en commun). Mais les Musulmans reprennent peu à peu la Terre sainte et vers 1240, les « frères ermites du Mont Carmel » commencent à quitter leur montagne pour regagner l’Europe. Une Europe en plein bouillonnement religieux où, pour encadrer un tant soit peu une piété qui déborde de tous côtés et a entraîné le succès des hérésies, Vaudois et Cathares en tête, l’église catholique encourage la création de nouveaux ordres comme les Dominicains et les Franciscains. Dans cette frénésie, les « Carmes », comme on va bientôt les appeler, ont au début un peu de mal à trouver leur place. Arrivés à Toulouse autour des années 1250, ils s’installent d’abord au Feretra, un endroit désert aux portes sud de la ville, le long de la Garonne. Mais difficile de vivre en ermites aux portes d’une des plus grandes cités d’occident. Pour s’insérer dans la vie toulousaine, il semble que les Carmes aient mis en avant leurs capacités à convertir les Juifs. Ceux-ci sont alors nombreux à Toulouse comme ailleurs dans le Midi. Ils habitent tout un quartier entre Saint-Étienne et le Château Narbonnais et commencent, comme dans le reste du royaume, à être l’objet de sévères persécutions qui aboutiront à leur expulsion au début du XIVe siècle par le roi Philippe le Bel. La légende, retranscrite beaucoup plus tard, dit qu’un Juif converti aurait offert aux frères sa maison. En fait, ce sont plusieurs habitants du quartier qui semblent avoir fait don de terrains au début des années 1260. Une fois propriétaires en ville, les Carmes s’y transfèrent officiellement en 1264. Il va maintenant leur falloir garder la place. D’abord face aux habitants juifs du quartier qui, surtaxés et persécutés, voient forcément d’un mauvais oeil cette installation.

LE COUVENT À LA FIN DU XVe SIÈCLE
5. Le choeur
C’est le premier élément de la nouvelle église à être construit, peu après 1277. Il devait être à peu près semblable à celui de la cathédrale de Saint-Bertrand de Comminges dont était alors évêque le futur pape gascon Clément V. D’ailleurs, en janvier 1309, celui-ci, devenu pape, vient ici célébrer une messe, peut-être pour accélérer des travaux qui semblent achevés au début des années 1330.

6. La nef
Sa position transversale par rapport au choeur a pu faire croire que l’église était inachevée mais cette disposition semble avoir été ainsi conçue dès l’origine par un architecte qui devait être un proche du futur Clément V. La raison : tout simplement un manque de place. Les travaux dureront du milieu du XIVe au milieu du XVe siècle. Mais l’église, dotée d’un orgue offert par une dame Calas en 1490, ne sera considérée comme terminée et consacrée solennellement qu’en 1511, soit 234 ans après le début de la construction du choeur…


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Les cloîtres
Le « grand cloître », sans doute bâti dès l’origine, est remanié au nord lors de la construction du choeur. Un « hôpital Saint-Eutrope » acquis au cours du XIVe siècle permet ensuite la construction du « petit cloître ». Ses rez-de-chaussée et premier étage abritaient réserves et greniers. Au dernier étage, percé de petites fenêtres côté rue, un « balet », balcon ou galerie couverte typique de la région toulousaine.

9. Le portail
(masqué sur le dessin) Bâti dans le dernier quart du XIIIe siècle en face du grand autel, sur la rue à l’ouest, il était sans doute l’un des plus beaux qui se pouvaient voir avec sa multitude de figures sculptées (près de 90 selon Du Mège). Mutilé sous la Révolution puis désossé sous l’Empire, on ne peut plus en admirer que la merveilleuse tête barbue insérée dans le mur de l’immeuble du 16 place des Carmes.
Le jeune notable se repent, est guéri et fait alors bâtir au couvent « le plus beau portail en pierre qui soit bien loin d’ici ». La légende est peut-être le souvenir d’une émeute provoquée par le zèle convertisseur des frères ou même manipulée en sous-main par les chanoines de la cathédrale Saint-Étienne. Car c’est de ceux-ci que viendra l’opposition la plus tenace : le nouveau couvent est en effet construit sans leur autorisation. Le conflit, qui agite les années 1264 à 1270, est apparemment violent et il faudra toute l’autorité du dernier comte, Alphonse de Poitiers (frère de Saint Louis), pour y mettre fin. Les chanoines réclament rien moins que 100 000 sous (manque à gagner sur les offrandes) et la destruction ou le don de la nouvelle église des Carmes. Lesquels ne veulent pas en entendre parler, encouragés qu’ils sont par le soutien de petites gens du quartier qui se groupent pour les défendre du harcèlement des chanoines. Alphonse réussit à imposer en 1270 un compromis plutôt favorable aux Carmes : en échange d’une redevance annuelle, ils obtiennent enfin des chanoines le droit d’avoir leur couvent sur le territoire de la paroisse Saint-Étienne. Cette popularité qui a permis la confirmation de leur installation à Toulouse, ils la doivent sans doute, en plus de leurs démêlés avec les Juifs, à leur mode de vie ascétique et à une image miraculeuse de la Vierge, peut-être rapportée d’Orient, qu’ils placeront au-dessus de leur grand autel.
Les bâtiments à l’est : Cette dernière partie du moulon ne fut acquise qu’en 1348 et permit aux Carmes de placer là jardin, réfectoire, cuisines, four, granges, écuries… Soucieux de leur confort, les Carmes acquirent même un terrain dans le moulon d’en face pour y mettre leurs latrines (au grand dam de leurs voisins) et firent construire à la fin du XVe siècle un passage (un cavalier tenant sa lance verticalement pouvait passer sous son ouverture de 4 mètres) pour s’y rendre sans encombre. Le clocher lui, ne sera surélevé qu’au XVIIe siècle.


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Au début du XIXe siècle, la municipalité cherche à faire respirer la ville. La destruction du couvent des Carmes permet de créer la plus vaste place de Toulouse après celle du Capitole.
Une « baladeuse » à la fin du XIXe siècle.

LA PLACE DES CARMES AU XIXe SIÈCLE
En 1790, la Révolution interdit les ordres religieux contemplatifs, les 24 derniers frères doivent quitter l’habit et le couvent qui est nationalisé. Seule l’église reste consacrée au culte (hors une confiscation le temps de la Terreur), les autres bâtiments sont laissés à l’abandon ou consacrés à des activités publiques comme une salle de bal, finalement fermée en 1797 pour bagarres. L’État, en banqueroute, a besoin d’argent et cherche à vendre l’ex-couvent mais les acheteurs ne se pressent pas, à part la municipalité qui a un projet de place avec fontaine. L’ensemble du moulon lui est finalement vendu 66 000 francs en 1807 et rasé dans la foulée. Voilà Toulouse dotée d’une grande place carrée sur laquelle vient s’installer le marché aux herbes jusque-là place Rouaix. Les édiles ont bien-sûr de grands projets, adoptés puis retoqués les uns après les autres car ils ont l’inconvénient de coûter de l’argent : une grande fontaine, une statue, un marché couvert… Un bassin tout simple avec jet d’eau est finalement installé en 1845 puis quatre « candélabres-fontaines » venus de la place du Capitole en 1851, mais il faudra attendre la destruction de la halle de la Pierre lors du percement de la rue de Metz pour que la place des Carmes obtienne enfin son marché couvert en 1892.

LE MARCHÉ DES CARMES AU TEMPS DES « BALADEUSES »
Sur les larges trottoirs qui entourent la halle, tous les matins entre 8 heures et midi et demi (plus le lundi après-midi), s’installent une cinquantaine de « baladeuses », vendeuses de fruits et légumes dont beaucoup de femmes d’ouvriers de l’ONIA (future usine AZF) des faubourgs sud de Toulouse venues vendre ici la production de leurs potagers. L’hiver, c’est le marché aux oies grasses: un millier de belles volailles élevées sur la rive gauche de Cugnaux à Blagnac et proposées aux Toulousains quatre fois par semaine. C’est que Toulouse se nourrit encore essentiellement de sa propre production. La commune compte près de 1 500 maraîchers professionnels avec une forte concentration dans les faubourgs nord vers Lalande, Croix Daurade, Aucamville. Les sols y sont faciles à arroser et absorbent bien les engrais : gadoues urbaines jusqu’à la fin du XIXe siècle, puis fumiers des écuries de l’armée, enfin engrais de l’ONIA après la Première Guerre. Résultat, en 1956, la moitié des produits vendus sur les marchés toulousains sont locaux, particulièrement pour les légumes (oignons, carottes et poireaux de Blagnac, choux-fleurs d’Aussonne et de Merville…) et aussi pour les fruits (fraises et melons de Lapeyrouse et Castelmaurou, pêches et pommes de Fronton ou Grenade…).

LE MARCHÉ AVANT SA DESTRUCTION
Mais le règne de l’automobile arrive et Toulouse veut des parkings en centre-ville. Au début des années 60, la mairie décide de transformer deux de ses marchés en « marchés-parkings » : Victor Hugo et les Carmes. Les halles seront détruites et remplacées par une structure en béton abritant le marché au rez-de-chaussée et les voitures en étages. Pour les Carmes, le projet est audacieux : une « rampe d’accès hélicoïdale qui aboutit au sommet du bâtiment après six révolutions et demi » et peut « absorber jusqu’à 800 véhicules Brosserangés en épis ». En 1963, à la journaliste de l’ORTF qui l’interroge avant la transformation, une marchande répond, mélancolique : « Maintenant on s’est habitués, on va partir… Mais les premiers temps, ça nous a été dur. On s’aimait bien, aux Carmes… ».


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À lire : articles de Sabine Lesur et Yves Dossat dans « Les mendiants en pays d’Oc au XIIIe siècle », Cahiers de Fanjeaux n° 8, 1973 et « La naissance et l’essor du gothique méridional », Cahiers de Fanjeaux, n° 9, 1974.

La splendide halle de style oriental construite entre 1890 et 1892 abrite à la veille de sa destruction 114 « loges » louées à la Ville par des commerces d’alimentation : avant tout boucheries, charcuteries, triperies, poissonneries, « chevroteries » (moutons et chevreaux) mais aussi épiceries, bars et restaurants.

Studio Différemment 2008
Merci à Henry Molet pour son aide.
Texte : Jean de Saint Blanquat
Illustrations : François Brosse


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Page 16

Toulouse, au temps des collèges

Les étudiants toulousains prenaient leurs cours rue des Études. Les collèges étaient regroupés dans le même quartier, entre le Capitole et Saint-Sernin. Un quartier qui avait déjà été choisi par les deux principaux ordres mendiants, franciscains et dominicains (très impliqués dans les débuts de l’université toulousaine) pour y installer leurs deux grands monastères en ville : Cordeliers et Jacobins. Paradoxalement, les collèges étaient bien loin des deux protecteurs de l’université toulousaine : l’archevêque (installé dans l’enclos Saint-Étienne VI) et le roi (dont l’administration siégeait dans l’ancienne forteresse des comtes, le Château Narbonnais, futur Parlement et actuel Palais de Justice).

ENSEIGNEMENT
Depuis le XIIIe siècle et la création de son université, Toulouse était une grande ville étudiante, ce qui n’allait pas sans désordre et heurt avec les institutions et la population. Les collèges fondés entre XIVe et XVe siècles permirent d’apaiser les tensions de façon originale.

Le dimanche de Pâques 1331, sur le soir, un grave incident opposa les étudiants à la municipalité de Toulouse. Le Capitoul François de Gaure, qui faisait une ronde avec un soldat du guet dans les environs du pré Montardy tombe sur une « troupe d’écoliers de l’université de la ville » qui « causait beaucoup de tumulte ». L’affaire finit en bataille rangée car les étudiants sont de bonne famille et armés : le soldat du guet est frappé à la tête et un certain Berenger de Penne, « s’étant attaché au Capitoul, lui coupa le nez et la machoire inférieure ». Gaure tombe à terre et les étudiants s’enfuient. Avertis, les autres Capitouls, avec 200 hommes d’armes, se mettent aussitôt en quête des coupables qu’ils arrêtent dans leur maison et emprisonnent au Capitole. Les Capitouls, pressés par les Toulousains qui se sont assemblés devant la maison de ville et malgré les avertissements de l’archevêque (les étudiants sont sous sa juridiction), gardent Berenger qu’ils soumettent « à rude question » et, « lui ayant fait avouer tout ce qu’ils voulurent par la force des tourments », le condamnent à « être traîné dans la ville à la queue d’un cheval », « avoir le poing coupé devant la maison de François de Gaure », « être traîné ensuite sur une claie aux fourches patibulaires du château Narbonnais », et « y avoir la tête tranchée ». Jugement exécuté le mercredi.Or les Capitouls ont outrepassé leurs droits : ils n’ont aucun pouvoir de sanction sur les étudiants toulousains qui sont sous la protection de l’archevêque et du roi. L’archevêque les en a avertis, le pape lui-même leur écrit un an plus tard depuis Avignon pour qu’ils réparent « incessamment cette faute ». Et en juillet 1335, ce qui devait arriver arriva : les familles des étudiants obtiennent du Parlement de Paris une sanction particulièrement sévère. Puisque les Capitouls ont « violé la sauvegarde spéciale que le roi avait accordée aux écoliers de l’université de Toulouse » et que « tous les habitants » ont « contribué au jugement » ou l’ont « approuvé », la ville est privée de ses institutions consulaires et tous ses biens sont confisqués par le roi… Deux conseillers du roi et un professeur de droit, Étienne Aubert (le futur pape Innocent VI) arrivent en septembre et lisent la dure sentence dans un Capitole « tout tendu de noir ». Les Capitouls doivent aller s’humilier devant « trois mille écoliers » et leurs professeurs avant de se rendre au Château Narbonnais où le squelette de Berenger est décroché pour être enterré en grande pompe au cimetière de la Daurade. Les Capitouls sont destitués et tout pouvoir appartient désormais au roi qui, en perpétuel manque d’argent, accepte que les Toulousains retrouvent leurs Capitouls et leur autonomie en échange de l’énorme somme de 50 000 livres tournois qui est aussitôt réglée…

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Page 17

UNE IMPORTANTE POPULATION D’ÉTUDIANTS
Cette grave affaire qui a coûté cher aux Toulousains résume bien toutes les données du problème qui sera finalement résolu par la création des collèges. Premier problème : il y a à Toulouse, depuis le XIIIe siècle et la création de son université, une importante population d’étudiants – on l’estime à environ un Toulousain sur dix – qui est à la fois jeune et « étrangère », c’est-à-dire originaire d’autres villes et terroirs. Deuxième problème : cette population déjà naturellement turbulente, car jeune et non soumise à une autorité parentale ou familiale directe, est privilégiée puisqu’elle est sous la protection de l’Église et du roi. D’où un sentiment d’impunité, particulièrement visible dans cette affaire Berenger où les meneurs sont de bonne famille, et qui a dû encore envenimer les relations avec la population locale. L’intervention du Pape est aussi significative. Grâce à l’installation de la papauté en Avignon, le XIVe siècle est l’âge d’or du clergé occitan : de 1305 à 1378, tous les papes sont issus du Midi de la France et favorisent les clercs qui parlent leur langue d’oc. Particulièrement conscient du problème toulousain puisqu’il y a été lui-même étudiant, professeur et même juge et qu’il a été en plus directement confronté à cette terrible affaire Berenger, le limousin Innocent VI va ainsi jouer un rôle moteur dans la création des collèges toulousains : puisque l’Église est responsable des étudiants, elle doit aussi mettre tout en oeuvre pour apaiser leurs relations avec la ville et leur fournir les conditions pour étudier sereinement loin des tentations de la rue.
Le but ultime étant de fournir de bons juristes à la curie avignonnaise. Nos prélats avignonnais ont alors l’idée d’appliquer à Toulouse le modèle qui a si bien réussi à Paris : un riche donateur ou légataire institue une fondation, basée sur les revenus de quelques-uns de ses biens, qui distribue des bourses à un certain nombre d’étudiants, souvent issus de sa région. À charge pour eux de résider dans un collège et d’en respecter les règles.

Ci-dessous : Les collèges, tels qu’ils peuvent être situés dans la Toulouse de la fin du XVe siècle. Les collèges, par ordre d’importance : Les quatre grands collèges : Saint-Martial, Sainte-Catherine, Périgord, et Foix. Les collèges de moyenne importance : Maguelone, Mirepoix, Saint-Girons, L’Esquille, Saint-Raymond, et Narbonne. Les petits collèges : Verdale, Montlauzun, et Moissac (l’un des “collèges ecclésiastiques” fondés par les ordres religieux).


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ÉLIRE UN « PRIEUR »
Spécificité toulousaine, presque tous les collèges vont être ici fondés par des « Avignonnais », des prélats de la curie ou leurs proches. Innocent VI fonde le collège Saint-Martial en 1359, son neveu Audouin Aubert fonde le collège de Maguelone, son autre neveu Pierre de Monteruc le collège Sainte-Catherine (ou de Pampelune) après avoir assuré l’installation du collège de Périgord (sur le legs de l’un des cardinaux qui ont le plus fait pour élire Innocent VI). Autre spécificité toulousaine, presque tous les collèges fonctionneront selon un modèle somme toute assez « démocratique » : chaque année, les « collégiats », c’est-à-dire l’ensemble des boursiers du collège, étudiants et chapelains (prêtres chargés du suivi religieux des étudiants), se réunissent dans la chapelle et élisent parmi eux un « prieur » qui dirigera le collège pendant un an. Rude tâche car le collège est une sorte de PME avec ses ressources (les droits, loyers et rentes légués par le fondateur, que le prieur doit souvent aller exiger lui-même auprès de curés ou paysans récalcitrants) et ses dépenses, les bourses versées aux collégiats plus tout l’ordinaire du collège : achats de nourriture et de vin, salaires des quelques cuisiniers et domestiques (la cuisine est souvent confiée à une « mère », veuve qui est la seule femme officiellement autorisée dans la maison). Malgré les importantes exemptions d’impôts, la gestion est au plus juste et il n’est pas rare que le prieur sortant doive payer de ses deniers le solde négatif révélé par l’examen extrêmement strict de clôture des comptes. La charge, très formatrice pour ces futurs administrateurs, est donc un peu redoutée et il arrive qu’on élise un prieur contre son gré, parfois même qu’on l’élise pour qu’il refuse et soit alors forcé de quitter le collège où il s’est un peu incrusté… Car la vie de collège est apparemment douce et festive et certains sont tentés de prolonger quelque peu des études déjà assez longues (jusqu’à 16 ans en droit civil !). Si l’assiduité aux cours est exigée, elle semble de fait peu contrôlée, les punitions sont légères et fréquemment évitées par des étudiants qui ne manquent pas de protecteurs haut placés. L’idéal des fondateurs d’assurer un recrutement parmi toutes les classes sociales s’est en effet rapidement dévoyé. Les crises, pestes et disettes de la guerre de Cent Ans ont asséché les ressources et les boursiers devront bientôt payer un droit d’entrée pour alimenter la trésorerie du collège. Privilégiés, bien soignés et nourris, bientôt assurés de bonnes places au Parlement de Toulouse créé par le roi au milieu du XVe siècle (ce qui résoudra la crise des débouchés causée par le retour des papes à Rome), les étudiants des collèges toulousains avaient peut-être la vie un peu trop facile… Un détracteur du collège de Pampelune pouvait ainsi noter en marge d’un procès : « De dicto collegio processerunt plures scientifici et plures ignorantes » (du dit collège sont sortis de nombreux savants et de nombreux ignorants)…

Les collèges sont fondés en application du traité de Meaux-Paris (1229) qui institue l’université. L’un des tout premiers est installé dans l’hôpital Saint-Raymond, en 1233. En voici une restitution au XVIe siècle, avant la destruction de la chapelle Saint-Raymond, de l’escalier, et de l’aile orientale, en 1852-1853 lors des travaux qui isolèrent la basilique Saint-Sernin des bâtiments qui l’environnaient. Bâti tout contre la basilique Saint-Sernin, le collège dépendait de celle-ci et, à la différence de presque tous les autres collèges toulousains, ne reposait pas sur le principe de la fondation. Les disputes étaient fréquentes (ici, un duel improvisé) entre jeunes gens très pointilleux sur les questions de préséance ou d’origine. Comme la plupart des collèges toulousains, le collège Saint-Raymond était organisé autour d’une cour bordée au nord-ouest par le “tinel” où les étudiants se réunissaient et prenaient leurs repas. À l’étage, une longue galerie desservait six chambres pour les étudiants (dont la plus belle, celle du prieur élu chaque année). À l’est, la chapelle couverte d’une voûte sur croisée d’ogives. Sans doute également, une cuisine, un corps de garde et dans les bâtiments sud-est, peut-être une bibliothèque, un cellier, un chai. Derrière le collège, la basilique Saint-Sernin et le cimetière devant la porte Miègeville.


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Page 19

À lire : « Histoire des collèges de Cahors et Toulouse », Patrice Foissac, La Louve 2010.

Studio Différemment 2010
Texte : Jean de Saint Blanquat
Illustrations : Jean-François Binet, Jean François Péneau.
Merci à Quitterie Cazes pour son aide précieuse.


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La plus belle maison de Toulouse

L’hôtel de Bernuy en 1533. Le bâtiment principal est bordé de deux cours, reliées par un passage voûté l’une côté « vieille demeure » (la « cour d’honneur ») l’autre côté rue Peyrolières (Gambetta). Dans la première, deux tours escaliers pour desservir les étages, dont la très haute tour octogonale. La deuxième cour est entourée de galeries reliées par un escalier droit bâties plus tard par le « massonièr » Loys Privat. Les parties du bâtiment aujourd’hui disparues sont représentées coupées.

L’HÔTEL DE BERNUY
Aujourd’hui enserrée dans le lycée Fermat, la maison bâtie par le marchand espagnol Jean de Bernuy est, avec l’hôtel d’Assézat, l’un des plus beaux vestiges de l’âge d’or du pastel et le décor fastueux d’une vie hors-normes.

Ce jeune et riche espagnol qui s’installe à Toulouse autour de 1500 connaît déjà bien la ville. Juan de Bernuy a dû souvent y venir avec des membres de sa famille négocier des cargaisons de pastel. Revenu à Burgos, porte d’entrée de la Castille, peut-être est-ce lui qui a convaincu ses proches de le « muter » outre-Pyrénées. Il est en tout cas tout de suite à son affaire et détonne déjà dans le milieu des grands marchands pasteliers qui, depuis 50 ans, ont réussi à faire de Toulouse la plaque tournante de ce commerce très lucratif et risqué, alors essentiel à la teinture des tissus. Dès 1501, Bernuy propose ainsi à ses correspondants castillans d’aller leur livrer le pastel par la Garonne et Bordeaux. Jusque-là, on chargeait des intermédiaires de longer dangereusement les Pyrénées. Ses concurrents l’imitent rapidement et vont bientôt comme lui, depuis Bordeaux, aller vendre directement leur pastel à Rouen, à Anvers et à Londres. Bernuy, lui, a désormais les reins assez solides pour assurer aussi le transport de l’autre côté, vers la Méditerranée, depuis Marseille et Aigues-Mortes vers Naples et Valence. Dans les années 1540, il est de loin l’homme le plus riche de Toulouse et peut même se permettre, signe de solidité financière inouïe, d’avancer de l’argent à quatre ans…


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UN VASTE HÔTEL AVEC DEUX COURS
En ce monde peu sûr où les escroqueries et les banqueroutes sont courantes, Bernuy, comme les autres, ne fait confiance qu’à ses proches ou compatriotes : son frère Diego resté à Burgos, un autre castillan, Sancho de Mena qu’il charge de toutes les missions, le basque Fernand Ybarne qu’il envoie des années en Angleterre, son beaufrère Pierre Saint-Étienne qui finit par devenir son associé. Mais en amour, Bernuy choisit Toulouse et épouse en 1505 Margarida del Faur qui devait avoir des biens à Saint-Jory. Et, comme il vaut mieux être prudent, fait élever dès 1516 un tombeau de marbre à leur effigie dans une chapelle des Jacobins. C’est qu’il est généreux avec les dominicains qui y prêchent (Saint- Dominique était de Burgos) et aussi leur voisin depuis qu’il a commencé en 1502 à acheter des terrains et des maisons dans le « moulon » d’à côté. En bordure du quartier des marchands et tout proche de la Garonne par où il expédie son pastel, tout proche aussi du Capitole où il espère bien siéger un jour, l’endroit est pratique pour ses affaires. Contre une « vieille demeure » centrale, il fait construire en plusieurs campagnes à partir de 1504 un vaste hôtel avec au moins deux cours.

LA VISITE DE FRANÇOIS Ier
La deuxième est à peine finie quand le roi François Ier arrive à Toulouse le 1er août 1533. Bernuy, plus riche contribuable local et qui s’est porté caution pour la rançon du roi huit ans plus tôt après le désastre de Pavie, aurait reçu la Cour chez lui le 4 août, au soir d’une journée tendue d’audience royale au Parlement. Pour détendre le monarque, le thème de la soirée est littéraire : faisant honneur aux « cent dames » de la Reine, Bernuy aurait convié un grand nombre de « dònas e domaisèlas » de la ville ornées de fleurs en référence aux Jeux floraux (« Les fleurs, ce sont nos vers, Toulouse est le jardin… » déclame un poète). Parmi elles, les sept de la « Pléïade toulousaine », une association poétique féminine menée par Joana, surnommée « Perle », qui s’avance alors et chante une ballade en français à « l’aimable Fébus qui nous rend les beaux jours ». Flatté, le roi aurait répondu par un rondeau à la « belle Flora ».
L’humeur est bonne mais la visite royale finira mal : en faisant ses dévotions le dernier jour, François Ier remarque une « pierre précieuse » dans le trésor de Saint-Sernin et exige de ses « loyaux et obéissants » Toulousains qu’ils la lui donnent car il veut, dit-il, l’offrir au Pape (dont la nièce, Catherine de Médicis, épouse justement le fils du roi à Marseille). Outrés du procédé, les Toulousains finiront par obéir. Un an plus tard, en 1534, Bernuy, décidément amateur de littérature, reçoit chez lui, en costume de Capitoul (il a enfin été élu), la soeur de François Ier, la très savante et malicieuse Marguerite, reine de Navarre. Une reine déjà mal vue aussi pour ses idées « évangéliques » qui commencent à agiter le pays et Toulouse en particulier où marchands et étudiants accueillent avec faveur les idées nouvelles malgré les bûchers et les condamnations du Parlement.

Le « moulon » de l’hôtel de Bernuy lors de la première campagne de construction, alors que le riche marchand n’a pas encore acquis les maisons sur la rue Peyrolières qui lui permettront plus tard d’ouvrir son hôtel sur cet axe plus fréquenté. Au centre, la « vieille demeure » où Bernuy habite pendant les travaux et qu’il transformera ensuite en boutique. L’entrée principale est alors rue « dels Predicadors » (prêcheurs en occitan, c’est-à-dire dominicains). Bernuy et sa femme Margarida del Faur accueillent le roi François Ier et sa deuxième épouse, la reine Éléonore de Habsbourg, soeur de Charles Quint, le 4 août 1533 devant la belle façade à l’espagnole de la rue Peyrolières.


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Page 22

Le festin donné par Bernuy en l’honneur du roi et de la reine dans la grande salle de son hôtel. Le roi, échaudé par les parlementaires, a besoin de détente et Bernuy a fait venir de nombreuses Toulousaines dont Joana « Perle », l’une des sept poétesses de la Pléïade féminine de la ville qui lui chante une ballade sur les fleurs (c’est-à-dire les dames toulousaines) auxquelles le soleil (le roi) « donne verdure et odorants atours ». Le roi répondra par un rondeau.

UN COLLÈGE JÉSUITE.
Bernuy ne verra pas le déchaînement des guerres de religion : au début des années 1550, il est tué, selon la légende, par un taureau dans la cour de son bel hôtel, dont hérite l’un de ses fils, Jean, déjà vicomte grâce à un riche mariage. Et qui s’empresse dès 1556 de vendre l’ensemble (qui doit sentir un peu trop la marchandise) à un riche parlementaire, Antoine de Clary. Riche mais retors : Clary ne payera pas plus que l’acompte de 20 % versé à la signature, d’où procès à répétition et impasse juridique qui mèneront à la solution jésuite (en 1566, de pieux ex-Capitouls achètent ses droits à Clary, offrent les lieux aux Jésuites pour qu’ils y installent leur collège et règlent ensuite le conflit avec les Bernuy). Le vicomte reste donc provisoirement sur place avec son frère Jacques, président aux enquêtes, auquel arrivera la mésaventure suivante…

Protestant comme presque tout le milieu des marchands toulousains, Jacques de Bernuy ne le crie pas haut et fort car il est parlementaire et que le Parlement, dans les terribles journées de la « Délivrance » de mai 1562, est la place forte du catholicisme et le quartier général de ceux qui veulent empêcher les Capitouls de faire de Toulouse une ville huguenote. La bataille fait rage dans les rues, le canon tonne et le 15 mai, les catholiques, pour empêcher les prostestants de progresser vers le Parlement, ont mis le feu au quartier au sud du Capitole. Jacques de Bernuy, qui veut d’abord sauver l’hôtel familial (toujours pas vendu) et qui, bien informé, doit sentir que le vent tourne en faveur des catholiques, fait venir par précaution chez lui une troupe de ce parti pour « garder sa maison ». Mauvaise idée… « Ces canailles n’y eurent pas plutôt mis le pied, qu’ils commencèrent à parler de piller et de tuer. Bernuy craignant pour sa vie, abandonne sa maison et va se cacher dans celle d’un voisin. » La maison est pleine de réfugiés, la troupe pille, rançonne et viole. Les protestants envoient alors « un détachement d’environ cent soldats mais ils arrivèrent tard et le grand mal était déjà fait. Ils chargèrent brusquement ceux qu’ils rencontrèrent dans la maison, en tuèrent six ou sept et mirent le reste en fuite. Mais après cette action, il leur prit envie de faire comme les premiers : ils pillèrent tout ce que les autres n’avaient pu emporter. C’est ainsi que par ceux de l’un et l’autre parti fut achevé de saccager la plus belle et la plus riche maison de Toulouse. On en voyait emporter l’or et l’argent à pleins chapeaux. »


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Page 23

Le collège jésuite au début du XVIIe siècle. Les pères ont enserré l’hôtel de Bernuy dans un vaste complexe religieux et pédagogique : une église était prévue à l’angle des rues Peyrolières et Malbec mais n’a jamais vu le jour. Les terrains mitoyens ne sont pas encore acquis. Une grande cour cloîtrée remplace la « vieille demeure », bordée par une chapelle et des salles de classe.

Dessin de gauche : l’hôtel est pillé le 15 mai 1562, lors des batailles de la « Délivrance » à Toulouse.

À lire :
« Annales de la Ville de Toulouse », Germain de Lafaille, Colomyès 1701.
« Le palais de Bernuy ou le Collège royal de Toulouse », Alexandre du Mège, Mémoires de la SAMF 1836.
« Les routes de Cocagne, le siècle d’or du pastel 1450-1561 », Gilles Caster, Privat 1998.
« Les hôtels particuliers de Toulouse au XVIe siècle », Rémi Papillault, Archives de la Haute-Garonne.

Texte : Jean de Saint Blanquat
Illustrations : Philippe Biard Merci à Guy Ahlsell De Toulza et Bruno Tollon pour leur aide.

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Hôtel d’Assezat : les trois frères

L’isatis tinctoria ou « pastel des teinturiers ». Le nom occitan « pastel » lui vient de ce qu’on en faisait une « pasta » (pâte). En français, on l’appelait plutôt «guède».
La fabrication du pastel :
1. Semailles à la volée en février.
2. Cueillette de juin à novembre.
3. Lavage des feuilles.
4. Séchage des feuilles au soleil.
5. Broyage au moulin à pastel pour obtenir la pâte.
6. La pâte est foulée aux pieds un ou deux mois (première fermentation).
7. La pâte est moulée en coques (boules).
8. Les « agranaires » brisent les coques,
9. … mouillent « l’agranat » avec de l’eau croupie ou de l’urine (deuxième fermentation)
10. … et déplacent la pâte régulièrement (pour homogénéiser la fermentation).

MARCHÉ DU PASTEL
C’est l’histoire de trois frères, trois rouergats, arrivés d’Espalion à Toulouse dans les années 1520-1530. Les deux aînés sentent vite le vent : si on veut s’enrichir ces années-là à Toulouse, il faut vendre du pastel.

Toulouse est aux portes du pays “de cocagne”, ces coteaux du Lauragais et de l’Albigeois où on récolte les feuilles de pastel pour en faire des boulettes, “còcas” ou “cocanhas” qui, pulvérisées, sont à la base de l’agrapronat, seule teinture à cette époque en Europe capable de donner un beau bleu. La longueur de la fabrication, la fragilité du matériau, les prix très élevés auxquels il peut se vendre, tout cela nécessite des marchands aux reins solides et aux connexions internationales.
Au début des années 1540, pour mieux seconder ses deux aînés, Pierre Assezat va passer quelques années en “stage” aux grandes escales des routes du pastel : Rouen, sans doute, Anvers sûrement, le grand port des Pays-Bas qui est alors la principale place commerciale d’Europe.Au début des années 1540, pour mieux seconder ses deux aînés, Pierre Assezat va passer quelques années en “stage” aux grandes escales des routes du pastel : Rouen, sans doute, Anvers sûrement, le grand port des Pays-Bas qui est alors la principale place commerciale d’Europe.

LA RÉUSSITE
En 1546, coup du sort : les deux frères aînés de Pierre Assezat meurent coup sur coup. À 30 ans tout au plus, il se retrouve seul patron d’une compagnie déjà importante. Chargé de famille, Assezat trouve encore le temps de courtiser Peyronne de Cheverry, fille d’un autre grand du pastel et d’une Lancefoc, riche et ancienne famille toulousaine. Beau mariage mais rude négociation. S’il parvient à arracher le consentement des parents et à épouser Peyronne en 1548 (sans doute aidé par l’amitié de Pierre de Cheverry, son futur beau-frère, qui sera toujours parmi ses proches), Assezat doit se contenter d’une dot symbolique. Et le contrat de mariage (rédigé en occitan) témoigne du ressentiment qu’éprouve la jeune mariée envers ses parents : la dame de Lancefoc y donne deux robes à sa fille mais celle-ci se permet d’en refuser une… La réussite ne lâche plus Assezat : Capitoul (et donc anobli) en 1551, il multiplie les opérations et atteint rapidement le premier rang des marchands pasteliers. Tout en faisant construire son hôtel, il profite de ses importantes liquidités pour prêter aux grands, assurer les navires des collègues et même affermer les biens de la reine Éléonore (veuve du roi de France François Ier et soeur de l’empereur Charles Quint) dans le Midi toulousain.

LA GUERRE
Les ennuis, pour Assezat comme pour Toulouse, commencent en 1557 et mettent rapidement un terme au siècle d’or qu’aura vécu la ville grâce à l’industrie pastelière. Cette année-là, le roi Philippe II d’Espagne fait faillite, il ne remboursera donc pas les riches marchands d’Anvers au centre de tous les commerces en Europe et qui lui ont prêté tant d’argent. Nouvelle faillite, du roi Henri II de France, en 1558 : ce sont cette fois les banquiers de Lyon, maillon essentiel du commerce pastelier, qui ne seront pas remboursés. Pour tout arranger, voici trois années de pluies diluviennes qui rendent exécrable la qualité du pastel toulousain. En 1561, les cours s’effondrent.
En mars 1562, c’est le début des guerres de religion en France, les esprits s’échauffent à Toulouse déjà marquée par une rude épidémie de peste. Depuis l’automne, les 8 Capitouls (dont Assezat) sont protestants. Inquiets de l’attitude du Parlement, ils tentent le passage en force. Mais après une semaine de terribles batailles de rue, les protestants sont expulsés ou massacrés par les catholiques de la ville guidés par le Parlement et secourus par Monluc. C’est la « Délivrance » qui fait de Toulouse une ville désormais ultra-catholique. Assezat, qui a réussi à s’enfuir, est, comme les autres Capitouls survivants, « traîné en figure (en effigie) par les rues et carrefours de la ville » et ses biens confisqués. Monluc n’hésite pas à s’installer dans l’hôtel d’Assezat et à le demander à la reine Catherine de Médicis comme récompense. Après avoir mis sa femme et ses enfants à l’abri à la campagne, Assezat entame une vie errante, continuant ses affaires désormais plus liées à la finance qu’au pastel. Tenace, il réussit à récupérer ses biens toulousains mais n’en profite désormais que peu, toujours menacés qu’ils sont de pillage dans une Toulouse devenue farouchement antihuguenote. Quand il peut profiter d’une période d’accalmie pour habiter son hôtel, il doit généralement réinstaller fenêtres et portes emportées par les émeutiers et partager les lieux avec un gouverneur envoyé par le roi pour tenir la ville. Banquier du parti protestant, il préfère séjourner en Béarn ou à Bordeaux, ville où il est tout de même emprisonné en 1569 et 1570.

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LA FIN
Assezat est de nouveau à Bordeaux à la fin de l’été 1572 quand y arrive la nouvelle du massacre de la Saint-Barthélémy. Il est alors forcé, comme beaucoup de grandes figures du parti de redevenir catholique pour conserver la vie et échapper au massacre des protestants bordelais et toulousains. Cela lui permet aussi d’obtenir du roi son rétablissement dans tous ses droits, biens et dignités. Mais il tarde à rentrer à Toulouse où ses biens continuent un certain temps d’être la cible des « haîneux ». Toujours lié au parti protestant, il meurt soudainement l’été 1581, peut-être déprimé par la mort toute récente de son fils cadet Antoine, celui qu’il avait formé pour lui succéder. C’est la fin de la compagnie Assezat : son autre fils Pierre, l’aîné, apparemment en mauvais termes avec son père et qui finira conseiller au Parlement, dira clairement qu’il ne veut plus « se mêler du fait de marchandise ».
Le chef-d’oeuvre des Bachelier :

C’est le grand architecte toulousain (né en Artois) Nicolas Bachelier qui a sans doute conçu et tracé les plans de l’hôtel d’Assezat. Mais à sa mort, en 1556, alors que le chantier vient de commencer, c’est son fils Dominique qui prend le relais jusqu’à l’achèvement en 1562.

11. Le prix du pastel est estimé à la vue, la marchandise expertisée…
12. … puis pesée…
13. … et ensachée dans des « balles »
14. marquées au chiffre du marchand propriétaire.
15. Les balles de pastel sont embarquées sur des gabarres au port de La Daurade, à côté du quartier des marchands toulousains. Puis transbordées à Bordeaux sur des navires de mer qui vont les transporter vers les grandes centres redistributeurs du pastel toulousain : Burgos, Rouen, Londres et Anvers.


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1. La tour. Signe de capitoulat et donc de noblesse (Assezat est noble depuis son premier capitoulat en 1551, il renforcera sa noblesse avec l’achat d’une terre noble, celle de Dussède), elle abrite au sommet deux terrasses, une tourelle et un « tempietto » qui en font la plus haute tour privée de Toulouse.
2. Des ennemis en ville. À peine achevé, l’hôtel d’Assezat suscite bien des racontars dans tout Toulouse. Surtout dans une période agitée où on sait que son maître, l’un des huit Capitouls, est protestant. La nouvelle du massacre des protestants de Wassy en Champagne par le duc de Guise, qui va enclencher la guerre civile, vient d’arriver en ville.

L’HÔTEL D’ASSEZAT AU PRINTEMPS 1562
Commencée en 1555, la construction de l’hôtel est quasiment achevée en 1562. Depuis décembre 1561, Assezat est de nouveau Capitoul et les soucis s’accumulent. Ce sont les derniers beaux jours avant une période extrêmement troublée : dans un mois, une bataille rangée opposera protestants et catholiques toulousains et Assezat, qui a choisi le protestantisme, devra fuir son hôtel où il ne se réinstallera jamais vraiment. Voici à quoi aurait pu ressembler l’hôtel une matinée d’avril…

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3. PIERRE ASSEZAT
L’homme le plus riche de la ville est soucieux. Il va se rendre ce matin à une réunion des Capitouls où de rudes décisions vont devoir être prises, maintenant que les gens du Parlement ont eu vent du projet de faire passer Toulouse dans le camp de la Réforme. Cela ne l’empêche pas de négocier une transaction avantageuse avec un de ses amis navarrais de passage à Toulouse.

4. PEYRONNE DE CHEVERRY
L’épouse du grand marchand est inquiète elle aussi : la peste sévit dans la région depuis cinq ans. Elle a fait venir un des professeurs de la faculté de médecine pour examiner ses filles.

5. ANTOINE CROS
Le « neveu » d’Assezat (on ne connaît pas son véritable lien de parenté avec lui) est son véritable homme de confiance et même son associé sur de nombreuses affaires. Très souvent à Anvers (il en deviendra même bourgeois en 1564), il est passé au protestantisme comme Assezat. Il consulte ici les épais registres de la compagnie.

6. DORDE COMBAREL
Cousin d’Assezat, il a trahi sa confiance il y a dix ans quand il le représentait à Rouen. Assezat l’a pourtant depuis repris à son service et n’a plus eu à s’en plaindre. Ici, il examine une cargaison de balles de pastel qui vient d’arriver. Il est satisfait de voir que la qualité est meilleure que l’an passé. Mais il en faudra plus pour faire remonter les cours…

7. ANTOINE ET PIERRE ASSEZAT
Les deux fils du marchand sont formés aux « humanités » par les meilleurs maîtres. L’aîné, Pierre, voudrait faire carrière dans le droit comme ses amis de la haute société toulousaine et entrer au Parlement. Ce n’est pas le cas du cadet Antoine qui se passionne déjà pour les activités commerciales de son père.

8. DOMINIQUE BACHELIER
Le fils du grand Bachelier, architecte favori de la haute société toulousaine, du clergé et du Capitole, a repris le chantier de l’hôtel Assezat à la mort de son père en 1556. Il surveille ici la finition du bâtiment entre la coursive et le comptoir.

9. LA LOGGIA
Cette galerie surélevée n’ouvrait que sur la cour (la porte vers le bâtiment a été percée bien plus tard). Elle était recouverte d’un toit d’ardoises avec lucarnes (la maçonnerie en briques et le toit de tuiles ont été rajoutés au XVIIe siècle). Elle devait servir pour se tenir au frais les jours chauds d’été, c’était l’endroit parfait pour recevoir amis, proches et clients face à la majestueuse façade de l’hôtel.

10. LES CHAMBRES
Le reste des pièces de l’hôtel servait d’appartement à Assezat et sa femme, Peyronne de Cheverry, à leurs enfants et nombreux familiers. En 1562, Assezat n’a sans doute pas encore eu le temps de les décorer à son goût. Elles ne seront vraiment aménagées qu’au XVIIe siècle.

11. LE COMPTOIR
Alors sans communications avec le reste du bâtiment, il sert à traiter les affaires de la compagnie et il a son entrée indépendante décorée de cornes d’abondance. C’est là qu’Assezat reçoit ses clients. Un escalier permet d’accéder aux étages supérieurs où devaient travailler ses employés et être rangés les registres de comptes.

12. LA COURSIVE
Le long du mur oriental, elle permet à Assezat d’aller facilement du comptoir au « bureau » qu’il s’est aménagé au-dessus du porche. De là, il peut tout voir et vérifier les entrées et sorties de marchandises.

13. LES SALLES
Entre l’escalier et le comptoir, ces deux grandes salles devaient servir aux réceptions et repas (une rampe sur la deuxième cour permettait un accès rapide aux cuisines).

14. L’arrière-cour. C’est là que sont remises, granges et écuries. On y entreposait sans doute le pastel et toutes sortes d’autres marchandises dans des bâtiments dont il ne reste rien. Et aussi la farine nécessaire au pain (qui était cuit dans le four de la rue de la Trilhe en face de l’hôtel, four acheté par les Assezat en 1562).

15. L’escalier. Signe de luxe ostentatoire, il n’est pas en vis mais à volées simples. La grande porte à sa base est le seul accès aux appartements privés qui s’ouvrent de chaque côté à droite et à gauche.

16. Les cuisines. Elles sont en demi-sous- sol entre rez-de-chaussée et caves. Il y a la cuisine, l’arrière-cuisine et la dépense avec les saloirs où on conserve les viandes. On ne peut y entrer de ce côté-ci que par la rampe au pied de la tour de l’escalier.

17. Les caves. On y accède par un escalier en bois au fond de l’arrière-cuisine (sous le comptoir).

À lire :
« L’hôtel d’Assezat », Francis Brumont, Daniel Cazes, Henri Ginesty, Henri Molet, Louis Peyrusse, Bruno Tollon, Jacques Gloriès, Amis de l’hôtel d’Assezat 2002.
« Le pastel en pays d’oc », Sandrine Banessy, TME 2002.
« Vivre à Toulouse sous l’ancien Régime », Michel Taillefer, Perrin 2000.

Studio Différemment
Illustrations : Jean-François Péneau François Brosse Éric Loubet
Texte : Jean de Saint Blanquat.


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Saget : du plan aux quais

En bas de page (et double page suivante) : ce à quoi aurait pu ressembler la rive droite toulousaine si Saget avait eu le temps et les moyens de finir son oeuvre (ce dessin est basé sur la vue qu’il fit dresser à l’époque). Il prévoyait des façades en briques (mais la brique devait être recouverte d’un enduit blanc ) et que chaque immeuble (comme ici au port Bidou ) soit composé de cinq niveaux : cave, rez-de-chaussée très haut, deux étages et grenier. Normes qui seront critiquées pour leur luxe.
Au final, seules les arcades des rez-de-chaussée et quelques nouveaux immeubles suivront ces préconisations architecturales. De part et d’autre du canal de Brienne le projet sera néanmoins scrupuleusement suivi, peut-être parce qu’il y était moins exigeant.

URBANISME
Entre les années 1760 et 1780, l’ingénieur Joseph-Marie de Saget, aidé de François de Garipuy et de Louis de Mondran, redessine toute la rive droite de la Garonne du Pont-Neuf au Bazacle. C’est l’un des trois « grands-oeuvres » de ce trio qui transforma Toulouse.

Le premier ouvrage de Joseph-Marie de Saget fut un plan. Toulouse était arrivée au milieu du XVIIIe siècle sans plan d’ensemble digne de ce nom et si les Capitouls avaient bien leur cadastre, impeccablement tenu et traçant parcelle par parcelle (moulon par moulon, comme on les appelle alors), les limites précises des propriétés toulousaines, rien ne permettait de savoir ce qui se trouvait sur ces propriétés ni entre elles.
Rien d’étonnant donc à ce qu’en 1747, François de Garipuy, brillant directeur des Travaux publics des États de Languedoc qui vient d’être chargé par les Capitouls de réfléchir aux « embellissements » à apporter à la ville, ait besoin d’un plan moderne et fiable pour y tracer les alignements, promenades et perspectives qu’il a en tête pour faire entrer Toulouse dans la compétition avec les autres grandes villes du royaume. Garipuy, qui est l’un des animateurs de la toute jeune académie des Sciences toulousaine (c’est au sommet de sa maison que sera bâti le premier observatoire astronomique toulousain), connaît bien Saget. Comme lui, il est un fils de parlementaire et préfère visiblement les travaux pratiques à la voie royale (à Toulouse) des études juridiques. « M. de Garipuy leva les yeux sur nous, racontera plus tard Saget, et nous engagea d’entreprendre cet ouvrage. » Mais on ne peut se promener dans la ville avec son cadran et son fil à mesurer sans attirer l’attention des passants et la méfiance des propriétaires… Le jeune homme prend donc ses précautions : « Avant que de commencer, nous crûmes devoir en avertir Messieurs les Capitouls qui étaient pour lors en place. Ils accueillirent très favorablement la proposition que nous leur en fîmes et nous promirent de nous donner une main forte toutes les fois que nous en aurions besoin ». « Une main forte », c’est un soldat qui va accompagner Saget tout au long de ses arpentages en 1749 et 1750. Des Capitouls qui ont dû estimer que la dépense était suffisante de leur part puisque, quand Saget leur présente son plan de 4 mètres sur 5 avec un niveau de détails et d’exactitude encore jamais atteint, dressé « avec les méthodes les plus sûres quoique plus pénibles », et qu’il a mis 6 mois à mettre au propre, ils lui refusent toute gratification.


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PROJET DES EMBELLISSEMENTS
Si Garipuy peut être fier de son élève, il n’a pas attendu l’achèvement du plan pour proposer aux autorités son « Projet des embellissements à faire à la ville de Toulouse ».
Les Capitouls regardent avec intérêt ce vaste plan de remise à niveau de leur ville, mais sont effrayés par la dernière ligne du devis : 2,112 millions de livres alors qu’ils ont justement bien de la peine à financer la nouvelle façade de leur Capitole… Le projet est retoqué. Garipuy fait alors intervenir son beaufrère et ami Louis de Mondran. Celui-ci (il vient de sauver l’école d’art locale en la transformant en une Académie royale très bien pourvue) reprend le tout, détaille précisément l’ensemble en petites tranches plus acceptables et trouve surtout les arguments qu’il sait efficaces : de grands travaux bien pensés et peu coûteux permettront de relancer le commerce à Toulouse. Commerce que le canal royal (canal du Midi) n’est pas encore parvenu à dynamiser et dont la faiblesse fait l’objet de toutes les conversations en ville depuis la fin du XVIe siècle et l’écroulement de l’économie pastel. Ce « Projet pour le commerce et les embell issements de la ville de Toulouse » dessine à partir du plan du jeune Saget tout un programme urbanistique, dont nous profitons encore aujourd’hui. Grâce à son extraordinaire ténacité et à sa parfaite entente, ce trio – composé de Mondran, son beaufrère Garipuy et Saget, qui deviendra son gendre – ne va cesser de faire pression pour sa réalisation des années 1750 à 1780.
Dans ce trio, Mondran est à la fois le lobbyiste (grâce à ses amitiés haut placées, à Versailles dans l’administration royale, à Montpellier où siègent les États, l’intendant et le gouverneur) et l’attaché de presse. Publiciste redoutable, il sait défendre ses projets par de multiples canaux. Libelles, discours, dialogues enlevés et anonymes, il met l’urbanisme au coeur du débat toulousain et vient ainsi parfois à bout de la résistance mécanique et obtue du Parlement, pour qui tout ce qui est approuvé par les Capitouls est forcément néfaste. Mais à Toulouse, il ne suffit pas d’être convaincant, il faut aussi savoir profiter des occasions, même des plus terribles. L’effroyable disette du début des années 1750 est l’argument qui permettra à Mondran d’imposer aux Capitouls la réalisation des « promenades » au sud de la ville. Ces grands travaux de terrassement demandent une population peu qualifiée, ils permettront de faire travailler et de nourrir des centaines de familles miséreuses tout le difficile hiver 1751-52 et d’éviter les émeutes de la faim qu’avait connues Toulouse en 1747. C’est le premier grand succès du trio Mondran-Garipuy- Saget : Mondran a convaincu les Capitouls, Garipuy a dirigé les travaux et Saget (dont le plan a permis de tracer le tout) a été plus spécifiquement chargé du Boulingrin, centre de ce nouveau et vaste réseau d’allées. Tout le monde est satisfait, sauf naturellement le Parlement, qui réussira tout de même à faire échouer une bonne partie des plantations d’arbres et bloquera toute extension du projet.
Les trois hommes vont profiter d’une autre fenêtre de tir pour imposer leur deuxième grandoeuvre. Les années 1760 sont en effet marquées à Toulouse à la fois par un affaiblissement du Parlement (qui s’est déconsidéré en 1762 en envoyant Calas au supplice et qui finira, comme tous les autres parlements du royaume, par être provisoirement supprimé en 1770) et par l’arrivée dans la ville en 1763 d’une personnalité hors-normes, l’archevêque Loménie de Brienne. Ce grand prélat moderniste va peser de tout son poids aux États de Languedoc (dont il est vice-président) et à la Cour pour soutenir les projets urbanistiques de Mondran et ses amis.

Ci-contre : la rive droite juste après les travaux. Le haut quai construit en partie avec les briques des maisons démolies sera presque terminé du vivant de Saget.
L’ingénieur crée deux « atterrissements » (ports) : à la Daurade (ce qui entraînera la destruction de l’ancienne tour d’entrée du « vieux pont ») et à Bidou , où viendront accoster les barques des pêcheurs de sable. En 1776, l’archevêque Loménie de Brienne inaugure le nouveau canal qui porte son nom et qui rejoint le « canal royal » (canal du Midi) aux Ponts-Jumeaux.
Ci-dessus : la même rive avant les travaux avec l’ancien monastère de la Daurade et de nombreuses maisons au bord du fleuve , où habitent des « blanchers, chamoiseurs, tanneurs et autres ouvriers de ce genre ».

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Ci-dessous : le nouvel « atterrissement » en demi-cercle prévu par Saget côté Saint-Cyprien. Il fait suite à la terrible inondation de 1772 qui a dévasté le quartier et décidé les Capitouls et les États de Languedoc à entreprendre de grands travaux là aussi, dont « un mur entre les deux hôpitaux (Hôtel Dieu et La Grave) et un port ou atterrissement pour faciliter le commerce dans ce quartier et le dédommager par là des malheurs dont il a été si souvent affligé ».
Suite du linéaire de façades prévu par Saget le long des quais. Une nouvelle bourse de commerce était prévue au fond du port de la Daurade. L’immeuble à droite de l’actuelle école des Beaux-Arts sera lui fidèlement réalisé.

CONSERVATION DU PONT ET CONSTRUCTION D’UN QUAI
Le motif est d’abord minime : on a constaté en 1762 un affaiblissement dans les contreforts du Pont-Neuf, côté Daurade. En 1764, Saget (qui a pris la succession de Garipuy à la tête des Travaux publics des États de Languedoc) propose un plan « de conservation du pont », avec construction d’un quai jusqu’à l’ancien pont de la Daurade. Les trois amis veulent profiter de la mauvaise passe dans laquelle se trouvent les bénédictins du monastère. Avec leurs jardins, ceux-ci occupent tout cet espace et leur belle église, mal réparée, a dû être détruite en 1760. Le projet est approuvé malgré les protestations des bénédictins, et les travaux commencent en 1765. Pour couronner le tout, Garipuy est élu Capitoul la même année, position qui lui permettra d’avoir dès lors une influence décisive au sein de la municipalité. Ce qui se traduit très vite par un changement d’échelle. Dès 1766, des mémoires et des plans circulent pour un projet bien plus vaste : le nouveau quai serait prolongé jusqu’au Bazacle et permettrait la création de deux ports – à la Daurade et à Bidou (Saint-Pierre) – reliés au Canal par une nouvelle voie d’eau permettant d’éviter l’obstacle du Bazacle. En 1768, le roi donne son accord et les travaux, dirigés par Saget, avancent rapidement. Le futur canal de Brienne est entrepris dès 1770. En 1772, une terrible inondation dévaste Saint-Cyprien et donne l’occasion au trio de réaliser son troisième grand-oeuvre. Du côté de la Garonne : un nouveau quai et mur de protection. Du côté extérieur : la création des futures allées Charles-de-Fitte. Entre les deux : le percement d’une rue depuis le Pont-Neuf jusqu’à l’actuelle place intérieure. Si le projet des alignements dans Toulouse (qui prévoyait déjà une sorte de rue de Metz) se perd à Versailles, le reste progresse bien jusqu’à l’épidémie de suette (forte fièvre) de 1782 qui emporte à la fois Saget et Garipuy. Resté seul, Mondran ne pourra assurer l’achèvement des grands projets du trio : Loménie de Brienne s’en va à Paris, la crise financière se transforme en crise politique et sociale qui détourne pour longtemps Toulouse des grands projets d’urbanisme.


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Ci-dessus : l’angle du quai de Brienne (aujourd’hui quai Lucien Lombard) et du port de la Daurade une fois les travaux terminés.
Les arcades régulières et quelques éléments fidèles aux préconisations du projet sont construits, mais tels des « décors de théâtre », ils coupent le parcellaire qui subsiste en arrière, masquent parfois des demi-fenêtres ou d’anciennes rues.
Certains propriétaires n’ont pas pu ou voulu jouer le jeu (parfois faute de moyens) et ont gardé leurs vieilles façades basses.
La mort de Saget en 1782 empêchera une réalisation uniforme.

À lire :
« L’édification des quais de Toulouse au XVIIIe siècle : références architecturales nationales », Linnéa Rollenhagen Tilly, 126e congrès des sociétés historiques, Toulouse 2001.

Texte : Jean de Saint Blanquat
Illustrations : Jean-François Binet, François Brosse, Jean-François Péneau.

Merci à Linnéa Rollenhagen Tilly pour son aide.


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Une place pour le Capitole

HÔTEL DE VILLE
Projetée à la fin du XVIIe siècle, la place du Capitole sera peu à peu réalisée à partir de 1731. D’abord en rasant deux « moulons » (pâtés de maisons) au XVIIIe siècle, puis en alignant les façades au XIXe. Touche finale qui donnera son caractère à l’ensemble : les arcades terminées en 1852.

La place du Capitole dans les années 1830, avant la construction des arcades. La façade du Capitole, conçue par Guillaume Cammas, avait été bâtie de 1750 à 1759. Le tout premier moulon celui entre les anciennes rues de Saint-Martial et celle des Ménestriers a été rasé en 1731 pour créer une « place royale ». Le deuxième 5 qui allait jusqu’à la grande rue Matabiau 6 (actuelle rue Rémusat) fut rasé dès l’achèvement de la façade de Cammas. Les beaux bâtiments de brique de l’architecte Jacques-Pascal Virebent alignèrent la place au sud sous l’Empire 7, au nord sous la Restauration 8. En 1829, la construction du château d’eau permit l’installation de « candélabres-fontaines » 9 aux quatre coins de la place. Ils seront transportés place des Carmes en 1851, au moment de la construction des arcades. Indiqués au sol sur ce dessin, comme les anciens moulons, les restes de la « porterie » 10, porte nord de l’enceinte romaine, découverts (et détruits) en 1971 lors de la construction du parking.


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« Ce que nous fîmes de plus remarquable est le dessein de faire une place royale devant notre hôtel de ville, ce projet était grand et magnifique. » Les Capitouls de 1676 ne se tiennent plus de joie : ils ont enfin trouvé le moyen de créer une place devant leur Capitole, ou plutôt devant la seule façade de leur Capitole qui ressemble pour l’instant à quelque chose. Celle qu’ils ont bâti à la fin du XVIe siècle le long de la rue neuve de l’hôtel de ville qu’ils avaient fait percer à cette occasion. « Place royale » car il faut s’attirer la faveur du Roi, les Capitouls promettent même de lui édifier une statue en son milieu, et ainsi désarmer les sourcilleux magistrats du Parlement qui leur mettent toujours des bâtons dans les roues. Encore faut-il trouver de l’argent pour exproprier tous les propriétaires du « moulon » à faire disparaître. Et quand ce moulon est finalement rasé en 1731 11 (le temps passe vite à Toulouse), créant la première place, c’est la façade du Capitole qui menace ruine… En 1759, après bien des tourments et de déchirants débats financiers, la nouvelle façade 1, celle que nous connaissons est debout mais elle est bien plus longue que la précédente, ce qui force à élargir la place et raser un deuxième moulon 12 (essentiellement composé de l’hôtel du président Puget) dans la foulée. La place est maintenant grande, tout le monde en convient, c’est même la plus grande de Toulouse. Il s’y tient un marché permanent, presque toutes les grandes fêtes ont lieu là, mais les façades médiévales et biscornues qui la bordent désolent les spécialistes. Il faudra laisser passer la tourmente révolutionnaire (pendant laquelle la guillotine trône quelque temps côté nord de la place) pour qu’un début de mise à l’équerre se fasse sous la direction inspirée de Jacques-Pascal Virebent, architecte de la Ville qui est déjà à l’oeuvre à côté pour construire la place Villeneuve (Wilson) : deux belles façades régulières de briques sont bâties côté sud7 (de 1809 à 1812) puis côté nord 8 (de 1823 à 1835).

UN GRAND THÉÂTRE
Reste la façade ouest de l’ancienne rue de la Porterie, qui ondule de la rue Saint-Rome à la rue du Taur 13. En 1839, le « guide des étrangers dans Toulouse et ses environs » note : « Cette place très vaste de forme oblongue, est ornée de quatre jolies fontaines placées à chacun de ses angles. Les deux façades, parallèles aux angles du Capitole, sont régulières ; il existe un projet adopté pour embellir celle qui est en face. » Le projet d’une façade régulière à l’ouest est dans les cartons depuis longtemps mais la mairie voudrait le lier à la restructuration du Capitole tout entier qui s’étend alors loin à l’est dans un enchevêtrement de bâtiments très beaux mais délabrés et absolument pas « réguliers ». Cette façade pourrait d’ailleurs être l’occasion de faire enfin sortir du Capitole le théâtre qui y est à l’étroit. La mairie lance en 1844 un premier concours pour y créer un « grand théâtre ». L’architecte choisi est Jacques-Jean Esquié qui allait réaliser plus tard l’asile de Braqueville, actuel hôpital Marchant, et la prison Saint-Michel. Il propose un grand édifice, plus haut que le Capitole, avec une belle façade éclectique de cinq arcades sur la place, bordé par des immeubles dans le style Virebent. Le théâtre se serait étendu jusqu’à la rue Mirepoix sur l’arrière et aurait été bordé de deux rues menant aux Jacobins. Mais les élus tiquent sur le prix. En 1849, Esquié, en désespoir de cause, propose qu’on bâtisse en attendant un marché couvert : les droits de place accumulés permettraient ensuite de bâtir le théâtre… Mais cette année-là, le sort en est jeté, la mairie approuve le projet d’un autre architecte, Jean Bonnal : un simple immeuble à arcades de style Virebent 14 et aussi long que la façade du Capitole, ce qui oblige à refaire le débouché de la rue des Balances 15 (rue Gambetta) et toute la rue de l’Orme sec 16 (devenue rue Romiguières). Un petit débat a lieu à propos des arcades, certains conseillers municipaux pensant que « les magasins enfoncés sous ces arcades, moins accessibles ainsi à l’air et à la lumière, perdront beaucoup de leur valeur commerciale et industrielle… » Mais les vieux immeubles sont rasés en janvier 1851 et la nouvelle façade est achevée fin 1852, aussitôt garnie de cafés, « les plus beaux » de Toulouse selon un guide de 1866.

À lire : « Toulouse, parcelles de mémoire », sous la direction de François Bordes, Archives municipales de Toulouse, 2005.

Texte : Jean de Saint Blanquat
Illustrations : Jean-François Binet, Jean-François Péneau.


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Les Augustins, le musée improvisé

ANCIEN COUVENT
La douloureuse naissance du musée des Beaux-Arts de Toulouse. Tronqué, percé, vandalisé, le bel ensemble des Augustins a failli ne pas survivre à sa transformation en musée. Avant qu’une restauration enfin respectueuse en fasse il y a quelques décennies le bel écrin que nous connaissons.

Le « Temple des Arts » Construit en 1833, véritable « boîte dans la boîte » au sein de l’église des Augustins, il était le coeur du musée et sa grande salle de peinture. Rapidement en mauvais état, il a été détruit en 1950, ce qui a permis de retrouver les formes de l’église originelle. Lors de sa construction, on avait cassé les fenêtres hautes gothiques et la rosace, pour les remplacer par de grandes baies vitrées (interprétation graphique de l’artiste). Le choeur de l’église a lui manqué de s’effondrer à cause de la surcharge occasionnée par le plafond semi-cylindrique (appelé pompeusement voûte Philibert de l’Orme) qu’on lui avait accroché par des tirants.
Les percements des nouvelles rues et le réaménagement du musée, à la fin du XIXe siècle (dessin ci-dessus) : Les bâtiments ouest du monastère, dont le splendide grand réfectoire 4 (qui appartenaient à des particuliers) ainsi que les maisons les entourant (cet ensemble est représenté légèrement grisé sur le dessin), sont rasés en 1868 à l’occasion du percement de la rue d’Alsace-Lorraine. Une nouvelle aile est bâtie (en partie sur les plans de Viollet-Le-Duc) du petit cloître au carrefour de la rue de Metz, entre 1893 et 1903. Les bâtiments le long du cloître au sud sont également détruits à cette occasion. Ils seront remplacés par un square.


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« Je commencerai par déclarer, qu’ayant visité presque tous les musées de l’Europe, je n’en ai vu aucun où il règne autant d’incurie et de désordre, où les tableaux soient plus mal tenus, plus mal classés et moins respectés que dans le musée de Toulouse. » Ainsi débute le rapport sévère d’un expert parisien mandaté par la municipalité pour inspecter le musée des Beaux-Arts de Toulouse installé dans l’ancien couvent des Augustins. Vivement attaqué, le conservateur répondra qu’il fait ce qu’il peut avec les maigres subsides alloués par la Ville et qu’il dénonce sans effet depuis des années l’état déplorable de son musée. On est en 1861 mais les Augustins n’ont pas encore fini de souffrir…

UN ÉDIFICE MALMENÉ
Tout commence en 1794, quand l’administration révolutionnaire décide de créer un « Museum du Midi de la République » dans le couvent désaffecté – et déjà tronqué puisque le grand réfectoire à l’ouest a été vendu à un particulier. On y entasse les objets d’art confisqués aux « émigrés » et les tableaux retirés des églises d’où, très vite, un manque de place, d’autant que la future école des Beaux-Arts vient aussi s’y installer. Pour que les étudiants y voient quelque chose, on rase toutes les chapelles (sauf une 9, sauvée pour servir de toilettes…) de l’aile Est. Et pour que les visiteurs puissent y voir eux aussi dans l’église où sont les tableaux, et protéger ceux-ci de l’humidité, on construit en 1833 un « Temple des Arts » 1 à l’intérieur de la nef avec plancher surélevé, cloisons, plafond, toute une enveloppe néo-classique pour cacher « le caractère religieux de l’édifice ». Le visiteur du milieu du XIXe siècle entre ainsi par le petit cloître 10, encombré de « terres cuites et de produits de fabrique », et dont l’humidité « dévore tout ce qu’on lui confie », victime qu’il est « des exhalaisons vraiment paludéennes qui se dégagent des soubassements de la grande salle de peinture ». À l’étage, galerie des médailles 11 « triste corridor » dont « le plancher éprouve, sous les pas des visiteurs, de si énergiques tressaillements, que les médailles, bondissant littéralement sur les cartons, s’accumulent en monceaux ». On passe ensuite dans le grand cloître 12, « fort délabré » et « lieu d’exposition déplorable » : « les pierres et les 13marbres se trouvent plongés dans un bain de moiteur constante. C’est une destruction lente à laquelle on les condamne irrévocablement ». De là, on pénètre dans la salle des plâtres 13, où règne une « pénombre que le moindre nuage suffit à transformer en nuit complète ». D’où on monte par un escalier vers la grande salle de peinture, « monument étrange en effet, composé de plâtre, de planches et de papiers peints dont les vulgarités prétentieuses ne font pas même oublier un instant les irréparables défauts ». Ne pas oublier la petite salle de peinture 14 et la galerie d’ethnographie à l’étage du grand cloître, « corridor étroit » où, « quand beaucoup de visiteurs s’y rencontrent, tout l’appareil éprouve un frémissement ; les plâtres du plafond se détachent par plaques et vont s’écraser sur les dalles du cloître. »

RASER LE COUVENT, ÉDIFIER UN MUSÉE
Les commentaires sont du conservateur de la fin des années 1860 qui préconise une transformation radicale : raser le couvent et édifier un musée vaste et moderne à son emplacement. Faute de financements, il ne sera heureusement pas entendu. Le musée tel que nous le connaissons aujourd’hui naît vraiment après la seconde guerre mondiale quand conservateurs et architectes réussissent à obtenir la destruction du « temple des arts » et la restauration de l’église ainsi qu’un réaménagement plus respectueux des salles et des cloîtres. Augmenté d’une nouvelle entrée sur la rue de Metz 15 avec la façade de l’église détruite des Pénitents Blancs, les Augustins seront enfin dignes des collections qu’ils abritent.

Ci-dessus, la salle des plâtres au XIXe siècle. Le musée était ouvert tous les après-midi de 13 h à 16 h (17 h l’été), entrée libre les jeudis, dimanches et jours fériés. Le règlement prévoyait que les gardiens « ne donneront des renseignements aux visiteurs que si ces derniers leur en demandent ». Il est interdit « de fumer, de chanter ou de faire un bruit quelconque dans les galeries et de s’y faire accompagner de chiens ».

Texte : Jean de Saint Blanquat
Illustrations : Jean-François Binet, Jean-François Péneau.
Merci à l’administration du Musée des Augustins pour son aide et sa collaboration.


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Quand Toulouse n’avait qu’un lycée

LE LYCÉE FERMAT
Pendant presque tout le XIXe siècle, la Haute-Garonne et Toulouse n’ont eu qu’un seul lycée, installé dans les murs du collège jésuite de l’Ancien Régime. Un lycée à la discipline très stricte où les élèves pouvaient parfois se rebeller, comme en mars 1882…
Ci-dessus, l’abbé Gratacap, proviseur du « collège royal » (nom du lycée de 1815 à 1848), tentant de ramener l’ordre entre les élèves d’un établissement alors très mal considéré pour son « absence totale d’ordre et de discipline ».
Ce sera ensuite l’inverse et les élèves devront se rebeller, comme ci-contre en 1882, pour imposer un nouveau changement de cap. Le recteur Perroud fait ici face aux élèves de “rhéto” et de “math élèm”, solidaires de leurs camarades de “philo” qui viennent d’être « licenciés » (exclus).

« Avec vous, jeunes gens du Midi, esprits fêlés, interroger doit être synonyme de punir ! » C’est ce que répétait souvent à ses malheureux élèves du lycée de Toulouse le professeur de philosophie Ricardou. Depuis les années 1870, il s’agit de « reprendre en main » un établissement pourtant déjà réputé depuis les années 1830 (après des débuts plutôt anarchiques) pour sa discipline « tatillonne et inintelligente ».
Les élèves sont régulièrement envoyés « au séquestre » (cachot), particulièrement par ce « poseur » (prétentieux) de Ricardou et par Cloup, le terrible maître-répétiteur des internes. Les lycéens élaborent un complot sophistiqué : Cloup sera en pleine nuit plié dans un matelas et descendu par la fenêtre ; le lendemain, Ricardou sera ligoté en plein cours puis fessé devant tous au dortoir. Mais la nuit, le censeur veille et fait « licencier » (exclure) 5 élèves.

LA RÉVOLTE DE MARS
Le lendemain matin, samedi 25 mars 1882, les élèves de “rhéto” (première), de “philo” et “math élèm” (terminale) se précipitent dans le bureau du proviseur et exigent le renvoi de Cloup et un changement d’attitude de Ricardou.
Arrive le recteur Perroud, qui impose rapidement son autorité : toute la classe de “philo” est exclue. Puis c’est le tour des “math élèm” et des “rhéto” à cause de leur « air menaçant ». L’après-midi, les “prépas” refusent d’entrer en cours mais, mis en demeure par Perroud (ou ils obéissent ou ils peuvent dire adieu aux concours), ils finissent par céder. La nuit ils se font traiter sous les fenêtres de leurs dortoirs de « lâches ! lâches ! » par les licenciés qui tiennent la rue. Vexés, les prépas se feront licencier à leur tour le dimanche soir… Les deux tiers des 90 élèves exclus lors de cette révolte de mars 1882 seront réintégrés et le recteur Perroud se rendra vite compte qu’ils avaient quelques raisons de se rebeller. Cloup est muté à Cahors, Ricardou est tancé, sermoné et une nouvelle réglementation bientôt imposée par Perroud améliore sensiblement l’ambiance : autorisation de parler au réfectoire, fin du séquestre et des autres punitions (« arrêts stationnaires ou ambulants », « table de pénitence »…).


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UN LYCÉE COMME LES AUTRES
C’est la fin d’une période noire pour le lycée qui, issu du collège jésuite (jusqu’en 1763), du collège royal (jusqu’en 1792) et de l’école centrale (jusqu’en 1806), a péniblement tenté tout au long du XIXe siècle de s’imposer comme l’établissement de référence pour les garçons de la bonne société. Bonne société qui, très catholique à Toulouse, préférait confier ses rejetons à l’enseignement confessionnel. Comme les autres lycées, il va peu à peu se laïciser (fin de la prière obligatoire au coucher et au réveil dans les années 1880), s’ouvrir aux externes (55 % d’internes sous le Second Empire, 25 % en 1925), aux autres classes sociales (les études y deviennent gratuites à partir du début des années 1930) et finalement se féminiser (premières professeures dans les années 1950, mixité des élèves instaurée en 1973). Devenu presque un lycée comme les autres, un lycée parmi les autres après la Seconde guerre mondiale (les lycées de garçons se multiplient), « le » lycée de Toulouse doit se trouver un nom. En 1956, une commission présidée par le maire Raymond Badiou le baptise du nom du célèbre mathématicien toulousain Pierre de Fermat. Il faut dire que Badiou qui, pendant l’Occupation, a été à la fois professeur au lycée et grand Résistant (comme son collègue en philosophie Jean-Pierre Vernant), y avait justement enseigné les mathématiques.

À lire : « Le lycée Pierre-de-Fermat », sous la direction d’Olivier Rauch, Association des anciens élèves du lycée Pierre-de-Fermat, Toulouse 2006.

Le lycée dans les années 1900. Les grandes classes sont rassemblées dans l’ancien collège jésuite, formé de l’ex-hôtel de Bernuy et des bâtiments érigés par les pères au XVIIe siècle autour des futures cours de l’hémicycle et Lakanal. La Bibliothèque municipale occupe le coin de la rue Lakanal et de la rue Gambetta. Derrière la cour des colonnes, les « écoles » (prépas), l’infirmerie et les petites classes. Le don de l’ensemble des Jacobins par la municipalité en 1872 a permis de libérer de la place et de mettre le « petit lycée » dans le bâtiment juste contre la façade de l’église devenue chapelle du lycée. Ce qui reste alors du cloÎtre est la cour de récréation des « petits ». Plus loin : de grands réfectoires et un gymnase. Cour des écoles. Cour du dessin. Cour des tilleuls.

Texte : Jean de Saint Blanquat
Illustrations : Philippe Biard


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La Manufacture des femmes

Dessin ci-dessus : Pesage et emballage des Scaferlati. La confiance ne règne pas : à la sortie, les ouvrières sont fouillées pour vérifier qu’elles n’emportent pas de tabac dans leurs vêtements ou leurs chaussures. Mise à pied immédiate si c’est le cas. Les préposés (cadres) chargés entre autres de cette fouille sont souvent d’anciens ouvriers méritants mais l’État impose en 1905 l’embauche de sous-officiers à la retraite qui ont tendance « à confondre l’ouvrier avec l’homme de troupe : il faut immédiatement les mettre en garde contre cette erreur ». À droite : un paquet de tabac à rouler « Caporal » comme en a tant produit la Manufacture.

INDUSTRIE DU TABAC
Installée d’abord à La Daurade puis au Bazacle, la Manufacture des Tabacs fut longtemps la seule grosse usine toulousaine. Autres particularités : elle appartenait à l’État et employait deux tiers de femmes, principalement à confectionner des cigares.

Spectacle inhabituel dans les rues de Toulouse le samedi 21 mai 1870 : environ un millier de « tabataires » (tabataïréss, ouvrières des tabacs, en occitan) se rendent en cortège à la préfecture pour demander la démission du nouvel ingénieur de la Manufacture. « C’est vraiment une chose étrange, note un journal, de voir défiler ce régiment en jupons et armé d’aiguilles à tricoter, que les femmes font manoeuvrer tout le long des rues ». Comme le journal est dans l’opposition au pouvoir impérial, il félicite les ouvrières pour leur « bonne tenue, d’autant plus méritoire qu’elles sont femmes et qu’elles sont gasconnes… »
Affolé, le préfet promet une enquête mais interdit tout nouveau rassemblement. Les « tabataires » n’en ont cure, elles vont se réunir chaque jour « à l’anglaise » sur une prairie du Ramier tant que l’on n’a pas abrogé les mesures décidées par ce jeune ingénieur à la « sévérité outrée » comme le reconnaît lui-même le directeur de la Manufacture : seconde vérification de la qualité des cigares par la pesée, retenue sur le salaire ou limitation de la production pour les ouvrières dont les cigares sont jugés défectueux. Déconcertés, les pouvoirs publics cèdent rapidement devant la détermination du « sexe faible » qui « montre autant d’habileté pour s’organiser que le sexe fort et l’égale même en énergie » : l’ingénieur démissionne dès le 25 mai et les « tabataires » rentrent sagement à la Manufacture.

PREMIER EMPLOYEUR DE LA VILLE
Les choses se passeront moins pacifiquement cinq ans plus tard, en mars 1875, lorsque cinq apprenties « robeuses » (ouvrières chargées de confectionner la « robe », l’enveloppe du cigare) sont congédiées pour avoir refusé d’adopter une nouvelle méthode de taille et que les autres cigarières exigent leur réintégration. Après six semaines de bras de fer pendant lesquelles les grévistes se rassemblent chaque jour devant La Daurade pour huer les « jaunes » (les 141 « honnêtes et laborieuses ouvrières forcées de rester sans travail par l’obstination et l’entêtement de quelques républicaines »), quelques batailles de rue, l’intervention de la police et de l’armée, de nombreuses arrestations, des peines de prison, les « tabataires » cèdent et se soumettent au tri du directeur de la Manufacture qui tient à « séparer les meneuses des femmes qui ont été égarées ». Vingt de ces « meneuses » sont renvoyées. La Manufacture des Tabacs de Toulouse est alors le premier employeur de la ville qui n’a pas connu, ou si peu, la révolution industrielle et est restée tout au long du XIXe siècle un « gros village » de fonctionnaires, de petits artisans et de commerçants. Pas très étonnant donc que sa seule usine d’importance soit un établissement d’État, une division de la puissante administration des « Contributions indirectes ». Cela depuis ce jour de 1811 où Napoléon, en mal d’argent pour garder ses conquêtes, nationalise toutes les manufactures de tabac françaises, dont les sept alors actives à Toulouse. La plus ancienne de celles-ci, la plus grande aussi était installée depuis le début du XVIIIe siècle rue de la Pomme, non loin du Capitole. Son patron, Ménard, accepte de piloter comme « régisseur » la nouvelle manufacture d’État, l’une des dix que comptera le nouveau monopole, chargée de fournir en tabacs une zone allant des Pyrénées au sud du bassin parisien. Avantages de Toulouse aux yeux de l’État : c’est un noeud de communications (le canal du Midi fonctionne alors à plein régime) et les salaires y sont peu élevés à cause du très petit nombre d’industries et du grand nombre d’habitants. Mais la manufacture de la rue de la Pomme est trop petite pour ces nouvelles ambitions, on achète donc la filature installée dans l’ancien monastère de La Daurade et on y installe les ateliers de la nouvelle manufacture qui vont pourtant vite se révéler malcommodes. En plus, un terrible incendie détruit La Daurade qui ne sera complètement reconstruite qu’en 1840. En attendant, pour assurer la survie de la Manufacture qui fait déjà « vivre plus de cinq-cent familles », on achète en 1821 un grand terrain au Bazacle avec un bâtiment de briques perpendiculaire au canal de dérivation et une grande roue hydraulique permettant de faire fonctionner des machines à piler la poudre. Pendant plus de 70 ans, jusqu’à la construction de la nouvelle manufacture en 1892, les « Tabacs » seront donc en deux lieux : direction et opérations manuelles à La Daurade, opérations mécaniques au Bazacle. Ce qui ne simplifie en rien un processus de fabrication du tabac déjà bien long et complexe…


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Page 39

Dessin ci-dessous : Scène de grève en juin 1902 : les syndicats de l’ensemble des manufactures exigent la prise en compte de l’ancienneté dans les mutations. Les ouvrières « jaunes » restées dans l’atelier se font insulter par les grévistes, nettement majoritaires. Après 7 jours, le ministère cède. Toulouse avait alors la particularité d’avoir deux syndicats ouvriers, tous deux affiliés à la CGT : l’un mixte et l’autre strictement féminin, le « Syndicat de l’Avenir des Ouvrières des Tabacs de Toulouse ». En quelques années, la pression syndicale, mais aussi le soutien actif des députés locaux, permettent d’obtenir toute une série d’avancées sociales : indemnités accident, assurance maladie et retraite, crèche, maternelle, congés payés…

UNE MANUFACTURE ORGANISÉE EN SECTIONS
Un processus qui commence avec les feuilles de tabac, acheminées depuis les quelques départements autorisés à en cultiver (essentiellement les deux départements d’Alsace et la Moselle) ou depuis l’Amérique par Bordeaux et entreposées dans les ateliers de la « première section », dite de préparation des matériaux où des femmes sont chargées de les secouer et de les préparer avant de les confier aux différentes sections qui en feront des produits finis. D’abord la section « Poudre », qui va transformer les feuilles en tabac à chiquer, produit dominant jusqu’à la moitié du XIXe siècle. Pour cela, il faut que le tabac fermente, un très long processus d’un an et demi à deux ans qui commence par la « mouillade » (on arrose le tabac d’eau salée), suivie du hachage, d’une seconde mouillade, d’une première fermentation de plusieurs mois, du pilonnage mécanique, d’une seconde fermentation qui aboutit au « râpé parfait », tamisé puis foulé avant expédition aux débitants. À la section « Scaferlati » (tabac à rouler), il faut au contraire éviter que le produit fermente. On le mouille donc mais en le retournant ensuite à la fourche pour qu’il ne chauffe pas. Puis on le hache, on le torréfie et on le sèche avant une dernière maturation et l’emballage. Cette section s’enrichira d’ateliers cigarettes à la fin du XIXe siècle, lorsque ce produit commencera à devenir populaire. La dernière section, celle qui emploie le plus de monde et presque uniquement des femmes, la moins mécanisée, est celle des cigares. Le tabac y subit une préparation particulière, améliorée à partir du Second Empire par le « lavage méthodique » qui permet aux feuilles de perdre ce goût acre qui fait en partie la mauvaise réputation des cigares français d’alors. Puis tout se joue à l’atelier de confection où les cigarières roulent les « tripes » (l’intérieur des cigares) avant que les robeuses ne les enveloppent de leurs « capes ». Après un passage au séchoir, les cigares peuvent être emballés et expédiés.


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Page 40

Les initiales « MT », comme « Manufacture des Tabacs » sur le bâtiment qui abrite depuis 1996 une partie de l’université des Sciences sociales. C’est en 1963 que la Seita, la régie publique des Tabacs, décide la fermeture de son usine toulousaine. Les dernières « Niñas » en sortent en 1979, l’usine est totalement désaffectée en 1987. Les bâtiments échappent à la destruction grâce au combat de l’association pour la sauvegarde de la Manufacture des Tabacs.

PLUS DE 1 000 OUVRIÈRES
La section cigares occupe 70 % des effectifs de la Manufacture dans ces agitées années 1870, soit plus de 1 000 ouvrières, l’administration tentant de ne pas dépasser ce nombre. Elles sont, comme tous les employés dont le travail est quantifiable, payées « à l’entreprise », c’est-à-dire selon la production quotidienne. Et théoriquement embauchées à la journée : « Les ouvriers ne sont admis que temporairement dans les manufactures. Ils sont congédiés lorsque le travail diminue ; ils n’ont droit à aucune indemnité. Cette clause est une des conditions expresses de leur admission. », précise l’ordonnance de 1862 qui règle la vie de toutes les manufactures des tabacs françaises. D’où différences de salaires entre les âges : les jeunes ne sont pas assez expertes, les trentenaires sont les plus productives mais doivent s’absenter pour s’occuper de leurs enfants, à partir de 40 ans la production décline. Car tous les âges sont présents, avec quelques extrêmes aux débuts de la Manufacture lorsque l’éventail va de 2 ans et demi à 84 ans… Les cigarières sont une grande famille et peu à peu une sorte de caste puisque l’un de leurs quelques privilèges est de pouvoir faire réserver « la moitié des emplois vacants aux filles légitimes ou reconnues, aux brus et aux femmes non divorcées des agents techniques, préposés, ouvriers et ouvrières » de la Manufacture. D’où un recrutement en vase clos, très toulousain (presque toutes les cigarières sont nées dans la ville, souvent originaires de Saint- Cyprien), qui explique la forte solidarité démontrée lors des quelques grèves. Les journées sont longues à la Manufacture, dix heures en moyenne entrecoupées par une heure et demie à deux heures pour aller faire déjeuner la famille, ce qui fait commencer le travail à 6 heures du matin et finir à 6 heures du soir la plus grande partie de l’année. Avec ces horaires, les « tabataires » sont en outre moins bien payées que dans les autres manufactures françaises. Pour d’obscures raisons liées selon la Régie aux « bas prix » en vigueur à Toulouse et à « l’indolence » naturelle des habitants… Les salaires des quelques fonctionnaires de la Manufacture, les « employés supérieurs » (directeur, ingénieur, contrôleur) sont aussi victimes de ce préjugé : non seulement ils ne sont pas augmentés de tout le XIXe siècle, mais ils baissent… En 1893, le directeur Darquier prend sa plume et tente de raisonner son administration : « Les traitements sont réduits à leur plus extrême limite »… Quant à la prétendue indolence des employés, elle s’explique selon lui par les conditions climatiques de Toulouse qui « sont un peu exceptionnelles » et par « l’état électrique de l’atmosphère » qui « énerve les travailleurs pendant une période de l’année ». « Il n’est pas rare de voir des ouvriers, même les plus aguerris, atteints de vomissements, obligés de suspendre leur travail. » Au milieu du XIXe, la Régie assurait pourtant avec beaucoup d’assurance : « Non seulement aucune des exhalaisons de la plante n’est malfaisante et n’influe d’une manière fâcheuse sur la santé des ouvriers, mais un médecin habile, celui d’une de nos manufactures, croit pouvoir affirmer que les phtisiques, qui dans la plupart des autres industries sont rapidement enlevés par leur maladie, voient s’arrêter souvent les progrès de leur mal en travaillant le tabac, ne le contractent pas dans cette industrie et peuvent quelquefois le voir diminuer »…

À lire : « La manufacture des tabacs de toulouse au XIXe siècle », Jean Heffer, Université de Toulouse, 1967.


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Page 41

Ci-dessus : La nouvelle manufacture ouverte en 1893 pour rassembler sur un seul site tous les services et ateliers jusque-là dispersés entre La Daurade et le Bazacle. L’ancienne usine, achetée par l’État en 1820 et qui disposait d’une roue à aubes dans le canal de dérivation du Bazacle, a été rasée pour faire place à ces bâtiments « luxueux » conçus par les ingénieurs de la Régie et alimentés en électricité par la centrale voisine (l’ancien moulin).
1. Fabrication des emballages
2. Réfectoire
3. Médecin.

Texte : Jean de Saint Blanquat
Illustrations : Pierre-Xavier Grézaud


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Page 42

Le sauvetage des Jacobins

Page de droite, l’intérieur de l’église des Jacobins avec reconstitution dans les premières travées de la nef nord (partie gauche du dessin plus sombre) de l’état dans lequel l’ont découverte Mérimée et Violletle- Duc lors de leur visite de 1845. Le rez de chaussée, surélevé par des remblais sert d’écurie aux attelages de l’artillerie. Au dessus, un étage coupe toute l’église avec grenier à avoine et magasins. Des « croisées de caserne » sont pratiquées dans les baies, elles-mêmes occultées. « Le peu qui restait des chapelles du chevet » est démoli. Un étage supplémentaire sera même rajouté en 1847.
Côté sud de la nef l’église telle que nous la connaissons aujourd’hui après les différentes campagnes de restauration au XXe siècle. La dernière lancée en 2011 par la Ville est en cours.

L’ÉGLISE DES DOMINICAINS
Transformée en écurie pour les militaires, l’église des Jacobins a failli très mal finir. L’obstination des érudits locaux, de la municipalité et de l’écrivain Prosper Mérimée, alors inspecteur général des Monuments historiques, finiront par la sauver.

Il vient d’être nommé inspecteur général des Monuments historiques et doit donc « parcourir tous les départements de la France de manière à ce qu’aucun monument d’un mérite incontestable ne périsse par cause d’ignorance et de précipitation ». De Vézelay à Carcassonne, l’été et l’automne 1834, Prosper Mérimée a fort à faire avant que « l’approche de l’hiver, la brièveté des jours, et des pluies continuelles » ne le fassent arriver début décembre à Toulouse. Il y visite longuement la ville avec Alexandre Du Mège, le fantasque chef de file de l’érudition locale qui lui montre, parmi le fouillis d’objets antiques et médiévaux qu’il a entassé au Musée, sa « Vénus » : une tête romaine en marbre noir dont « le blanc des yeux est figuré par des morceaux d’agathe ». Elle impressionne le jeune écrivain qui en fera peu après le prototype de son impitoyable Vénus d’Ille. Entre deux sculptures, Du Mège a dû parler à Mérimée « de cette belle église des Dominicains », qui sert depuis l’Empire d’écurie et de grenier à avoine aux militaires. Église que la municipalité, qui en est propriétaire depuis 1792, voudrait bien récupérer pour faire un peu de place au lycée, à la bibliothèque municipale et à la faculté des sciences qui se marchent sur les pieds dans l’ancien collège jésuite voisin. En 1842, l’État consent à construire avec l’argent de la Ville un vaste complexe de casernes sur les boulevards au nord. Mais l’Armée fait semblant de ne pas comprendre qu’il s’agit en échange de libérer les Jacobins et effraye tout le monde en y prévoyant de gros travaux d’aménagement…

LA SURPRISE DE MÉRIMÉE
C’est dans cette atmosphère menaçante que Mérimée repasse à Toulouse l’été 1845, par « une chaleur accablante accompagnée d’un vent de sirocco ». Accompagné du jeune Viollet-le-Duc, il peut enfin pénétrer dans l’église, jusqu’ici interdite aux civils. « C’est admirable, écrit-il aussitôt. Deux nefs séparées par d’immenses piliers d’une hauteur et d’une légèreté inouie ; une salle capitulaire encore plus hardie et élégante, un grand cloître avec colonnes en marbre… » À peine revenu à Paris, peut-être « parce que l’église paraissait perdue et qu’on en voulait garder au moins le souvenir », il charge Viollet- le-Duc d’en faire le relevé. C’est chose faite en 1846… Un an avant les travaux de l’Armée qui souhaite mieux « approprier l’église des Jacobins à l’usage de casernement » et donc construire un dortoir au dessus du grenier. Furieux, Mérimée rédige rapport sur rapport : « On peut espérer encore que l’intégrité du territoire n’eut pas été compromise si l’on avait confié à un architecte la direction des travaux exécutés récemment dans le couvent des Dominicains à Toulouse. Que cet édifice soit indispensable au service de l’artillerie, cela est possible ; mais personne ne doutera qu’un architecte n’eut apporté plus de soins à en changer les dispositions. Probablement, il aurait trouvé moyen de donner du jour sans démolir des fenêtres en ogive, sans casser des meneaux de pierre pour les remplacer par des murs en briques… » Mais ce que Mérimée (qui quitte son poste en 1853) désespérait jamais d’obtenir, la tenacité et l’argent de la municipalité en viendront finalement à bout. En 1854, la Ville verse 640 000 francs en échange de la promesse par l’Armée de quitter les lieux d’ici 1865… Exécutée au dernier moment, les 10 et 11 février de cette année-là, quatre mois avant la « grande exposition industrielle et artistique » qui permet aux Toulousains de découvrir les Jacobins (rapidement nettoyés) avec une « immense impression de surprise et d’admiration ».

À lire : Notes d’un voyage dans le Midi de la France, Prosper Mérimée, 1835 ; Prosper Mérimée combat pour les Jacobins, Georges Fabre, L’Auta (février 1959) ; L’oeuvre toulousaine de Viollet le Duc, Pierre Monjoin, Mémoires de la SAMF 1957.

© Studio Différemment 2013 :
Illustrations : François Brosse, Pierre-Xavier Grézaud
Texte : Jean de Saint Blanquat


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1914 : Toulouse part en guerre

Ci-contre : sortie des nombreux ouvriers qui travaillent à l’Arsenal. Ci-dessous : en avril 1917, la municipalité envoie un tracteur dernier cri labourer la prairie des Filtres afin qu’elle puisse produire des pommes de terre. La guerre est synonyme de restrictions, particulièrement en ville. 1917 est l’année la plus terrible : chauffage, éclairage, sucre, farine, oeufs, viande, tout est rationné et on conseille aux Toulousains de se nourrir de pain rassis « beaucoup plus sain et digestif que le pain frais ».
Ci-contre : Toulouse se couvre d’hôpitaux provisoires (croix rouges sur la carte) et d’ateliers d’armement. Gare Matabiau et gare Raynal, Caserne Compans-Caffarelli, Arsenal, Cartoucherie, Poudrerie, Caserne Niel, Montaudran. Ci-dessous : l’enthousiasme de la mobilisation, des « coloniaux » en transit à Toulouse et venus des 4 coins de la planète, une infirmière et ses blessés.

PREMIÈRE GUERRE MONDIALE
Il y a 100 ans, le samedi 1er août 1914 à 6 heures du soir, les affiches de mobilisation générale commençaient à couvrir les murs d’une ville qui avait appris la nuit précédente l’assassinat à Paris de l’enfant du pays, Jean Jaurès.

« On se demande un moment s’il vaut la peine de vivre, et si l’homme n’est pas un être prédestiné à la souffrance, étant aussi incapable de se résigner à sa nature animale que de s’en affranchir » avait écrit Jaurès dans La Dépêche du jeudi 30 juillet 1914. Le 31 au soir, Jaurès est assassiné et la nouvelle s’affiche sur toute la largeur des journaux diffusés le samedi 1er août à Toulouse alors que 500 soldats prennent possession de la gare Matabiau pour assurer la mobilisation générale. Les Toulousains, qui ont appris dans la nuit avec « stupeur » l’assassinat de Jaurès, vont connaître quelques journées d’excitation et de grands mouvements de foule. Devant les affiches de mobilisation, placardées dès 6 heures du soir le samedi, « les femmes pleurent silencieusement », des vieillards « ne peuvent contenir leur joie », « des adolescents circulent dans la ville aux cris de “À Berlin !”. Aux terrasses des cafés, les orchestres symphoniques jouent les “airs alliés” et une foule émue se découvre. Un tonnerre d’applaudissements éclate à la fin de chaque hymne. Délire nostalgique d’une foule, comme lasse de tranquillité et qui veut du nouveau, du grand, de la joie ou de la frayeur, à ne savoir laquelle des deux. » Les rues se remplissent de soldats et de réservistes auxquels le maire, Jean Rieux, conseille « de se munir des vêtements militaires dont ils sont détenteurs, et autant que possible de deux chemises, d’un caleçon, de deux mouchoirs et de deux paires de chaussures en bon état, mais déjà rompues. Afin d’éviter toute perte de temps, il est utile qu’ils se fassent couper les cheveux ras avant de partir. »


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TOULOUSE, CAPITALE DE L’ARRIÈRE
La concentration est maximale à la gare Matabiau : « Les Toulousains, nombreux sur les quais et sur la passerelle de l’École Vétérinaire, saluent l’arrivée et le départ de chaque train. Ni les pleurs des épouses, des enfants, des fiancées, ni les sanglots des mères ne peuvent arracher l’être cher à l’engrenage qui l’entraîne déjà vers quelques champs de bataille. » La gare Matabiau restera le centre névralgique de la ville tout au long des quatre années de guerre : les soldats partis, les évacués du nord-est du pays arrivent rapidement puis le premier convoi de blessés le 26 août, le premier train de prisonniers allemands (« traités avec une sollicitude qui blesse profondément tous ceux qui ont l’occasion de la constater ») le 30… Les convois ne cesseront plus. Loin du front, Toulouse devient l’une des capitales de « l’arrière » : on y soigne les blessés, on y fait travailler les prisonniers et, très vite, en développant et multipliant les installations existantes, on fabrique des armes. Exceptionnellement peu industrielle jusque là, la ville se couvre d’ateliers où travaillent des ouvriers venus des plus lointaines colonies et, surtout, beaucoup de femmes qui y font preuve « d’une habileté et d’une endurance inattendues », sachant « accomplir des besognes qui semblaient être l’apanage exclusif de l’autre sexe ». Des femmes (les « ponsinettes ») qui conduisent aussi les tramways de la compagnie Pons et contrôlent les tickets à la place de leurs maris mobilisés, des « femmes courageuses qui auront apporté toute leur énergie et sacrifié leurs goûts et leurs habitudes, leur coquetterie même (la plupart sont jolies) aux besoins de la défense nationale » écrira un muffle de journaliste.

ARMISTICE ET ÈRE NOUVELLE
Le 11 novembre 1918, 3 878 soldats toulousains « morts pour la France » plus tard, « vers 10 heures du matin », la « grande nouvelle » de l’armistice se propage en ville « avec une rapidité extraordinaire ». « Jamais, de mémoire de Toulousain, la ville n’était apparue aussi heureuse, aussi pavoisée, aussi sincèrement, aussi profondément en fête. Vers midi, les cloches des églises ont sonné à toute volée, annonçant la paix. Les cafés, les restaurants, se sont remplis de gens heureux et on a bu à l’ère nouvelle. » L’ère nouvelle ne durera pas très longtemps : très exactement vingt-quatre ans plus tard à quelques jours près, les soldats de Hitler rentraient dans Toulouse.

À lire : « Carnets de guerre toulousains, 1914-1919 », Archives municipales de Toulouse 1998.

Ci-dessus : en mai 1918, le Salmson 2A2, premier avion en construction dans les ateliers que l’industriel Latécoère a installé à Montaudran. Huit cents autres suivront en quelques mois, c’est le début de la vocation aéronautique de Toulouse. Ci dessous : dans les ateliers et les usines, les hommes partis au front sont remplacés par des travailleurs venus des colonies, des prisonniers allemands 11 (pour le matériel de santé ou de soutien) et surtout par les femmes. Ici à la poudrerie 12 et dans une fabrique d’obus 13. Le changement de mentalité est profond.

Réalisation : Studio Différemment
Illustrations : Jean-François Binet, Jean-François Péneau.
Texte : Jean des Saint Blanquat.


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1941-44, Toulouse en résistance

Toulouse à la fin 1942, au début de l’occupation. La Gestapo s’est installée rue Maignac Les frères Lion impriment rue Croix-Baragnon et rue Romiguières tout ce que publie la Résistance. La librairie Trentin rue du Languedoc, berceau de la résistance (de gauche à droite Bertaux, Jankélévitch, Trentin, sa fille Francette et Cassou). Tout près, le sinistre Commissariat général aux questions juives rue d’Alsace-Lorraine puis rue Ozenne. Autour du Capitole, la Luftwaffe à l’Hôtel du Grand Balcon, le QG de la Wehrmacht au Grand Hôtel de la Poste, et la Feldgendarmerie à l’Hôtel du Progrès et à l’Hôtel Faga.

SECONDE GUERRE MONDIALE
« Non-occupée » jusqu’en novembre 1942 puis occupée jusqu’en août 1944, Toulouse a connu pendant ces années noires une résistance bien particulière, cosmopolite et locale, audacieuse et pragmatique, dont la diversité foisonnante fit aussi la force.

Au printemps 1941, Jean Cassou, suspecté de faire partie du « réseau du Musée de l’homme » qui vient d’être démantelé à Paris, se réfugie à Toulouse, en zone non-occupée. Il y retrouve de vieux amis et même son beau-frère Vladimir Jankélévitch. « Certes, oui, écrit-il, notre premier soir à la terrasse des Américains, se prolongeant sans souci d’aucun couvre-feu, me parut un miraculeux délice. » Par Jankélévitch, qui y a ses habitudes, Cassou fait vite connaissance avec les drôles de clients de la librairie Trentin. Silvio Trentin est un Italien arrivé à Toulouse en 1934. « Après divers métiers de fortune, il avait pris la gérance d’une librairie de la rue du Languedoc et fait de cette librairie un club d’universitaires et un centre de conspiration pour républicains espagnols, antifascistes italiens, allemands et, naturellement, tous les Français cherchant plus ou moins désespérément à marquer leur opposition à Hitler et à Pétain. » C’est chez Trentin que Cassou rencontre Pierre Bertaux, professeur d’allemand à la faculté de lettres.


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LA RÉSISTANCE S’ORGANISE
« Un soir du printemps 41, raconte Bertaux, Silvio Trentin, le front soucieux, m’entraîne dans un coin. Un individu bizarre s’était présenté à la librairie, prétendant arriver de Londres ; il disait avoir été lâché en parachute dans la campagne toulousaine. » L’individu vient bien de Londres et il a avec lui un émetteur-radio. Les premiers parachutages, près de Fonsorbes, s’organisent et font du « groupe Bertaux », dont Cassou est le responsable « propagande », l’un des premiers groupes résistants réellement actifs en Zone Sud. Mais en décembre, tout le réseau tombe avec Bertaux et Cassou. Ce dernier se retrouve en cellule avec l’un des responsables sabotage, Fernand Bernard, « tête fumeuse, sujette à d’obscures impulsions » qui, on ne sait pourquoi, a donné tous les noms à la Police. « Votre comédie ne sert à rien, lui dit Cassou. Vous avez fait je ne sais trop quelle connerie, c’est votre affaire. Mon affaire, c’est que mes camarades et moi, nous nous tirions d’ici le plus tôt possible… » Il le persuade ainsi de tout prendre sur lui. Le stratagème réussit : l’été 42, le tribunal militaire condamne Bernard à 20 ans de travaux forcés mais Bertaux ne prend que trois ans de prison et Cassou un. L’été 42 est aussi celui des premiers convois de déportés juifs. Le 8 août, une troupe de vieillards et de malades met des heures à rejoindre à pied la gare de Portet-Saint-Simon. Les scènes de panique et de détresse dont sont témoins les passants poussent l’administration à organiser plus discrètement le second convoi. Mais le préfet n’a pas prévu la réaction de l’archevêque de Toulouse, Mgr Saliège, qui fait lire dans toutes les églises de Haute-Garonne une lettre pastorale sans ambiguïté : « Des scènes d’épouvante ont eu lieu dans les camps de Noé et du Récébédou. Les Juifs sont des hommes ; les Juives sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux ; contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères.

Les premiers parachutages britanniques ont lieu à Fonsorbes à l’été 1941 et sont réceptionnés par le groupe Bertaux. Novembre 1942 : les blindés allemands entrent à Toulouse, ici place Jeanne d’Arc. Les nazis s’appuient sur l’administration et les organisations pétainistes comme la Légion (anciens combattants), basée place Wilson ou la Milice qui a son siège local rue Alexandre-Fourtanié. En août 1942, le régime de Vichy livre aux nazis les Juifs étrangers détenus depuis 1940 dans les camps de Noé et du Récébédou. Le convoi, de près de 1 200 personnes part pour Auschwitz de la gare de Portet-Saint-Simon. Arrêté en décembre 1943, le chef civil de la Résistance régionale François Verdier est exécuté dans la forêt de Bouconne. Malgré la torture, il n’a rien dit. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos frères comme tant d’autres… » Cet « acte d’indiscipline » stoppe de fait les convois. Ils repartiront à l’été 43 mais organisés cette fois par les autorités nazies. Car entre temps, Toulouse, comme toute la Zone Sud, a été occupée. Les forces allemandes sont entrées dans la ville l’après-midi du 11 novembre 1942. La Wehrmacht est au Grand Hôtel de la Poste et gère les rapports avec l’administration française. La Gestapo, plus précisément chargée de traquer les résistants, a installé ses quartiers aux alentours du Grand Rond. S’ils n’étaient que « quelques exaltés » en 1941, les résistants se multiplient au début 1943. Les réfractaires au STO vont peupler les premiers maquis et, autour des groupes d’avant l’occupation (Libérer et Fédérer avec Trentin, bientôt parti rejoindre les maquis de sa Vénétie natale, Combat, Libération, Franc-Tireur), apparaissent une nuée de formations : les militaires du Corps franc Pommiès, redoutables organisateurs de maquis, le réseau Françoise (mené par une allègre commerçante de la rue de la Pomme) spécialisé dans les évasions, le groupe Morhange qui pourchasse les collabos ou la MOI dont la 35e brigade s’attaque directement aux forces allemandes en centre-ville. Fondée par Marcel Langer (guillotiné prison Saint-Michel en juillet 43), la brigade est constituée principalement de jeunes juifs dont les parents ont été déportés et sera démantelée en avril 44, après l’attentat raté contre le cinéma Variétés où on jouait Le Juif Süss. Ce foisonnement d’initiatives illégales complique l’unification nécessaire de la Résistance mais limite aussi la portée des coups portés par l’occupant : le meurtre sauvage début 44 du responsable civil de la Résistance dans la région, le socialiste François Verdier, ne fait pas un instant baisser la tension. Il est aussitôt remplacé par Cassou qui, dès sa sortie de camp, a rempilé. Pour diriger les Forces françaises de l’intérieur (FFI), Cassou fait nommer Serge Ravanel, célèbre pour ses évasions, comme chef militaire régional avec Jean-Pierre Vernant, professeur de philosophie au lycée, pour la Haute-Garonne.


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La libération de Toulouse du 18 au 20 août 1944. Depuis le printemps, les principaux chefs de la Résistance se sont retranchés dans les campagnes autour de Toulouse (ici, Jean-Pierre Vernant chef des FFI de la Haute-Garonne). Le 18 août, les Allemands donnent l’ordre de la retraite et détruisent les équipements qui pourraient servir aux Alliés comme les bâtiments de la Gestapo ou les installations téléphoniques de la Grande Poste. Le 19 août, les proches des prisonniers enfoncent les portes de la prison Saint-Michel. Parmi les détenus, un certain André Malraux. Les résistants empêchent toute intrusion allemande aux alentours des gares Matabiau et Raynal. Le soir, rue Roquelaine, la voiture de Cassou, nouveau Commissaire de la République, croise un convoi de « Vlassov ». Gravement blessé, il ne verra pas la suite des événements. Le 20 août au matin, Bertaux le remplace et vient occuper le bureau du préfet régional nommé par Vichy. Dans la journée, des maquisards FFI prennent position sur les ponts de la Garonne.

LA LIBÉRATION DE TOULOUSE
En août, lorsque le débarquement en Provence menace de couper les Allemands de leurs bases, c’est un exode à l’envers qui fait de la libération de Toulouse, du 18 au 20 août, un épisode bien particulier : plutôt que de chasser des Allemands qui s’en vont tout seuls, le but des résistants est de gêner le passage de leurs convois à travers la ville. C’est dans cette ambiance que Cassou se rend le 19 au soir à une grande réunion près de la gare pour organiser la relève des autorités vichystes. Mais au retour, il est arrêté par l’un des derniers convois allemands, des « Vlassov » (supplétifs soviétiques de la Wehrmacht) qui tuent deux des occupants de sa voiture et le laissent sur le carreau. Inconscient (il reprendra ses esprits des semaines plus tard), il a juste le temps de murmurer : « Portez-moi contre la grille du Capitole. » Du coup, c’est Bertaux qui se pointe le lendemain à la Préfecture, un revolver 7-65 dans la poche. « Monsieur le Commissaire de la République, je vous attendais… », se précipite obséquieusement le préfet régional de Vichy qui lui laisse la place et se retire en faisant des courbettes. Bertaux aura plus de difficultés à s’imposer dans une ville qui va passer un temps à Paris pour « la république rouge de Toulouse » puisque l’ordre y est assuré par les FTP du Lot, que les chefs FFI Ravanel et Vernant sont suspectés de communisme et que les occupations d’usines et d’entreprises par les salariés se multiplient. D’où l’attitude froide et cassante de De Gaulle lorsqu’il arrive à la mi-septembre. Après avoir humilié les chefs locaux à la Préfecture, De Gaulle demande à Bertaux : « Alors ? » « Alors, mon Général, ça ne va pas. » « Qu’est-ce qui ne va pas ? » « Ils ne sont pas contents. » « Pas contents ? De quoi ? » « Mon Général, tous ceux qui sont ici, bien-sûr, ils n’ont fait que leur devoir, au fond. Mais personne ne les obligeait à le faire. Ils l’ont fait et bien fait. Les gens ont besoin qu’on leur dise qu’ils ont bien fait leur devoir… » De Gaulle reste un moment silencieux puis accepte de revoir les résistants toulousains. Et trouve enfin les mots qu’il faut.


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Le 21 août, les nouveaux chefs de la ville, Bertaux, Ravanel et Badiou (professeur de maths au lycée et nouveau maire), se présentent à la foule. Les 16 et 17 septembre, la visite du général de Gaulle n’est pas une partie de plaisir pour les responsables locaux comme Ravanel, qui se voit vertement reprocher de porter une médaille qu’il n’a pas encore officiellement obtenue.

À lire :
« Toulouse 1940-1944 » de Jean Estèbe, Perrin 1996 ;
« Une vie pour la liberté » de Jean Cassou, Robert Laffont 1981 ;
« Mémoires interrompus » de Pierre Bertaux, PIA 2000 ;
« Journal d’une lycéenne sous l’Occupation - Toulouse 1943-1945 », Aline Dupuy, Thierry Crouzet, Frédéric Vivas, Le Pas D’oiseau 2013 ;
« Toulouse mémoire de rues » d’Élerika Leroy.

© Studio Différemment 2013 :
Illustrations : Jean-François Binet, Jean-François Péneau
Texte : Jean de Saint Blanquat.


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Page 50

Dessiner, raconter Toulouse
En savoir plus
Dans le magazine municipal, le Studio Différemment raconte l’histoire de Toulouse, de ses monuments, de ses quartiers et de ceux qui y ont vécu. Zoom sur un travail rigoureux, articulé autour d’illustrations mêlant 3D et techniques traditionnelles, élaboré avec le concours de nombreux spécialistes de l’histoire toulousaine.
UN SUJET, DES SOURCES D’INFORMATION
« Le choix du thème se fait avec la rédaction du magazine de la Ville. Il peut être lié à l’actualité ou bien aborder un site, un événement de la très riche histoire toulousaine. Il faut alors réunir tous les documents – parfois anciens – disponibles sur le sujet. Le site Web des Archives municipales est très précieux, notamment sa « base de données documentaire », sa collection de « plans anciens » ou encore son site patrimonial géolocalisé de Toulouse « Urban-Hist ». Tout cela nous permet d’avoir rapidement à disposition : gravures, illustrations, plans, textes anciens… Notre travail s’appuie aussi sur les livres publiés sur le sujet et les mémoires rédigés par des étudiants des facultés toulousaines. Ces documents nous aident à choisir l’histoire humaine, qui rendra le sujet intéressant et vivant pour les Toulousains. »
DES EXPERTS TOULOUSAINS
« L’analyse des documents d’archives achevée, nous contactons un expert toulousain : un archéologue, un universitaire, une association de défense du patrimoine, un passionné spécialiste de la question… Il aura un rôle essentiel, donnant son avis au fur et à mesure de la réalisation de nos dessins et de nos textes, corrigeant nos éventuelles erreurs ou approximations. Une garantie de sérieux pour la rubrique. »
+ d’informations sur :
www.toulouse.fr
www.archives.mairie-toulouse.fr
www.urban-hist.toulouse.fr
www.studiodifferemment.com
Retrouvez-y l’adaptation en livre numérique d’un grand nombre de sujets – rubrique telechargement/livresnumeriques/toulouseinteractif.

Des experts toulousains : Guy Ahlsell de Toulza, François Bordes, Jean Catalo, Quitterie et Daniel Cazes, Nelly Desseaux, Francis Duranthon, Pierre Funk, Jacques Frexinos, Pierre Gastou, Anne-Laure Napoléone, Laurent Macé, Henry Molet, Jean-Noël Pérolle, Didier Pitorre, Maurice Prin, Linnéa Rollenhagen Tilly, Bruno Tollon, Évelyne Ugaglia et Samuel Vannier…
Et des institutions référentes : Académie des Jeux floraux, musée des Augustins, Château d’Eau, lycée Fermat, muséum de Toulouse, musée Saint- Raymond, Les Toulousains de Toulouse, Société d’astronomie populaire (SAP), musée du vieux Toulouse, Voies naviguables de France (VNF)…


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DESSIN EN 3D : UN RENDU « À L’ANCIENNE »
« Une fois la première esquisse validée par la rédaction du magazine municipal, nous passons à la phase de construction du dessin, réalisée – le plus souvent – grâce à un logiciel 3D. Cette phase soulève des interrogations, pointe des incertitudes. Là encore, c’est l’expert qui accrédite la restitution graphique finale. Nous pouvons alors passer à la mise en couleur avec des techniques traditionnelles, comme l’aquarelle ou la gouache. Ce rendu « à l’ancienne » est la marque de fabrique de notre studio, qui perpétue ainsi la tradition de nos maîtres, les architectes peintres et illustrateurs du XIXe siècle. Ce travail avance en parallèle de la rédaction de l’article et des légendes, contrepoint vivant et pédagogique des illustrations. »

À noter : Les pages « Patrimoine » ont reçu la « Médaille du Vieux Toulouse » attribuée par la société savante Les Toulousains de Toulouse.

Infos pratiques

Les 9 sites et musées gratuits le week-end pour les Toulousains

Musée des Augustins, musée des Beaux-Arts de Toulouse :
Ouvert tous les jours (10 h-18 h), nocturne le mercredi jusqu’à 21 h.
Fermé tous les mardis à partir du 1er janvier 2015. 21, rue de Metz - 05 61 22 21 82 - www.augustins.org

Musée Georges-Labit, musée arts de l’Asie et de l’Égypte antique :
Ouvert tous les jours, sauf lundi et jours fériés (du 1er octobre au 31 mai, 10 h-17 h ; du 1er juin au 30 septembre, 10 h-18 h).
17, rue du Japon - 05 61 53 48 25
www.cultures.toulouse.fr (rubrique thematique/musées)

Musée Paul-Dupuy, musée des arts décoratifs et des arts graphiques de Toulouse :
Ouvert tous les jours, sauf lundi et jours fériés (du 1er octobre au 31 mai, 10 h-17 h ; du 1er juin au 30 septembre, 10 h-18 h).
13, rue de la Pleau - 05 31 22 95 40
www.cultures.toulouse.fr (rubrique thematique/musées)

Musée Saint-Raymond, musée des Antiques de Toulouse :
Ouvert tous les jours (10 h-18 h).
1 ter, place Saint-Sernin - 05 61 22 31 44
www.saintraymond.toulouse.fr

Muséum d’Histoire naturelle de Toulouse :
Ouvert du mardi au dimanche (10 h-18 h). 35, allées Jules-Guesde
05 67 73 84 84 - www.museum.toulouse.fr

Les Jardins du Muséum, la Maourine (Borderouge) :
Ouverts du 2 mai au 31 octobre, du mardi au dimanche (10 h-12 h 30/14 h-18 h).
24-26, avenue Bourgès-Maunoury
05 67 73 84 84 - www.museum.toulouse.fr

Amphithéâtre romain Toulouse-Purpan :
Ouvert tous les dimanches, du dernier week-end de mai au dernier weekend d’octobre (14 h-18 h) et en juillet et août (14 h-19 h)
12, place Saint-Pierre - 05 61 22 31 44
www.saintraymond.toulouse.fr

Ensemble conventuel des Jacobins :
Ouvert tous les jours (10 h-18 h). Entrée par l’église.
Rue Lakanal - 05 61 22 23 82
www.jacobins.mairie-toulouse.fr


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Page 52

Intérieur de l’église des Jacobins.

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